Lu dans la presse, deuxième semestre 2003
 
- Des adolescents à l'aise dans la société et confiants en leur avenir
- un entretien avec Christian Jacob, ministre de la famille 
- Rapprocher la science des citoyens
- Les prèches radicaux de l''Islam
- Le statut de l'imam
- HLM : la fin du contingent  préfectoral divise la droite
- Les religions monothéistes sont porteuses de paix, non de conflit : Roland Guédéon
- La démocratie
         en démocratie, il n'y a pas d'ennemis, mais seulement des adversaires, Nécessaires…
         les Français boudent de plus en plus les urnes  - pascal Pérrineau

Dans la Croix du 15 octobre 2003

Des adolescents à l'aise dans la société et confiants en leur avenir

On les croyait marginalisés ou en rébellion contre la société, ils s'estiment plutôt bien intégrés. On les imaginait en opposition avec les parents, c'est pourtant toujours la famille qui compte le plus à leurs yeux. On les pensait mal dans leur peau, découragés : ils affirment leur confiance en l'avenir, en particulier en leur avenir. Certes ils ne sont pas non plus naïfs et certains problèmes (la guerre, le racisme la violence) les préoccupent aussi. Et, dans une société où il est peut-être plus facile à vivre pour les hommes, les filles se disent moins à l'aise et plus inquiètes que les garçons. Mais globalement les adolescents ont une vision d'eux-mêmes et de la société plus positive que celle que leur renvoient les adultes. Et ils font preuve de davantage d'optimisme. C'est le principal enseignement de ce sondage réalisé par la SOFRES pour le ministère de la famille.

L'adolescence : l'âge de tous les possibles 

N'en déplaise à l'auteur de "tout se joue avant 6 ans", ce livre qui a fait fureur dans les années 1970, tout n'est pas encore joué. Dans ce cheminement permanent qu'est la vie, l'adolescence représente une étape majeure qui ouvre un nouveau champ de possibilités. A commencer par cette capacité de "réparer", de panser certaines blessures plus ou moins profondes vécues dans la petite enfance. Anne Parcourart, psychologue spécialisée dans l'accompagnement des adolescents ayant subi des traumatismes précoces, y croit fortement : "A cet âge où le jeune est poussé en avant, est habité par des pulsions de vie d'une force extraordinaire, s'il rencontre des adultes solides et confiants, il a toutes les chances de s'en tirer. Parfois même il développe une force de caractère qui le fait renverser la situation : mal aimé au départ, il devient plus qu'un autre capable d'aimer les autres". Sorti de la dépendance enfantine, l'adolescent se trouve devant un formidable chantier de réaménagement intérieur. Même si, constate A. Braconnier, médecin spécialiste des questions des l'adolescence, les enfants aujourd'hui sont plus autonomes, plus matures, ont perdu une certaine naïveté dans certains domaines, l'adolescence reste toujours ce moment unique des premières fois, du premier amour, de la première interrogation personnelle sur le sens de la vie, de la première décision à prendre seul, du premier voyage initiatique sans les parents". C'est l'âge des grands choix d'orientation, des grandes questions philosophiques et spirituelles. Et les adolescents d'aujourd'hui sont habités par les mêmes idéaux que ceux d'hier - connaître le bonheur et l'amour - souvent le même enthousiasme et la même capacité à se ranger du côté des victimes et dès lors de se mobiliser pour les causes humanitaires, même si, comme le note A. Braconnier, les adolescents subissent aussi l'influence de l'individualisme et de l'argent qui imprègnent notre société.

Pour s'affirmer et devenir lui-même, le jeune dont pouvoir se comporter, penser comme ses pairs, mais aussi se différencier et s'opposer au "père". 

Or si les copains, les "pairs", sont toujours présents, il semblerait que les pères manquent parfois à l'appel de cette confrontation. "Aujourd'hui, la fonction parentale, dans la réalité comme dans ses représentations symboliques, est souvent incertaine ou mise à mal. Il manque à bien des jeunes de pouvoir rencontrer des adultes qui, sans mépris pour eux, acceptent d'entrer en conflit avec eux". Car les adolescents ont besoin qu'on leur pose des limites comme ils sont besoin, pour s'éprouver eux-mêmes de les franchir. Les adolescents aiment prendre des risques : c'est devenu une banalité de le dire. Mais ce que l'on dit moins, souligne A. Tursz, pédiatre, épidémiologiste et directeur de recherche au CNRS, c'est que les adolescents n'ont pas en réalité de comportement plus risqué que les adultes : ils boivent moins d'alcool que leurs aînés, et ont dans le domaine de la sexualité des comportements plus sages et plus prudents que les adultes".

Ce qui est nouveau, c'est que cette frange de la population est peut-être plus vulnérable aujourd'hui, car les balisages sociaux, les rituels( religieux, militaires) qui jalonnaient le passage de l'enfance à l'âge adulte se sont effacés ou sont devenus flous". Aujourd'hui, rien n'est tracé d'avance. Ceux qui sont moins bien équipés que les autres (au niveau psychique, socioculturel, économique, familial) vont voir leurs difficultés accrues du fait de ces libertés nouvelles.

Mais la grande majorité des jeunes vont bien et ces plus grandes libertés cette plus large palette des possibles les enrichissent. Les jeunes de cette génération ont une plus grande capacité de parler de ce qu'ils éprouvent, de ce qu'ils pensent, de ce qui leur convient… Ils ont une créativité, une capacité de se lancer dans l'avenir plus grande que leurs aînés - "Le monde, c'est leur pays". Et c'est encore un des travers du monde adulte de ne pas savoir les entendre et les valoriser.
 
 

Christian Jacob, ministre de la famille : "Aidons-les à découvrir le monde du travail".

Quelle est votre réaction à la lecture de ce sondage ?

Christian Jacob : Les jeunes vont bien. Ils on beaucoup de lucidité, avec un regard à la fois très critique sur la société et des pôles d'intérêt forts : le sport, la réussite professionnelle, sans oublier l'importance de la famille. Ce sont des réponses plutôt rassurantes.

- Les parents d'adolescents se plaignent souvent de ne pas savoir comment "prendre" leur enfant. Comment les aider ?

Christian Jacob : Je ne crois pas aux recette toutes faites. Mais qu'il faille revaloriser le rôle des parents, c'est certain. Ils ne doivent pas rester à la grille des écoles, mais être associés le plus possible à la vie scolaire de leur enfant. Il faut renforcer le dialogue avec les parents. 

Quant aux adolescents eux-mêmes, de quoi ont-ils selon vous besoin aujourd'hui ?

Christian Jacob : Mon idée et qu'il faut partir de l'énergie positive que représente l'adolescence pour aborder autrement les questions de l'orientation scolaire et professionnelle d'une part, et d'accès aux loisirs de l'autre. Car aujourd'hui je ne suis pas sûr que l'on donne suffisamment de moyens aux jeunes pour découvrir le monde professionnel. Les entreprises ne sont pas forcément structurée pour les accueillir, le droit du travail ne le permet pas forcément etc. Il y a là une piste à explorer.

Et les loisirs ?

Christian Jacob - Notre politique sportive est-elle suffisamment attractive ? N'est-elle pas trop élitiste ? Il faut donner aux jeunes la possibilité de faire des activités en famille ou encore inciter les clubs sportives à pratiquer des tarifs adaptés aux diverses populations qu'ils accueillent. De même pour la culture. IL faut rapprocher ces activités des jeunes.

Les jeunes français sont les plus gros consommateurs de cannabis en Europe. Prévoir à leur encontre des contraventions, est-ce une bonne idée ?

Christian Jacob -  Il faut lutter énergiquement contre cette consommation car elle est dévastatrice pour la santé. Le discours consistant à dire "fumer un joint de temps en temps, ce n'est pas grave" est hypocrite. Notre législation condamne actuellement ces jeunes à des peines de prison qui, parce qu'elles sont excessives, ne sont pas appliquées. Il fallait donc trouver autre chose.

Certains proposent de supprimer la mixité dans les écoles. Qu'en pensez-vous ?

Christian Jacob - Ce serait un grand pas en arrière ! Le bilan global de la mixité reste positif. Et puis ce n'est pas en supprimant la mixité à l'école que l'on réglera les problèmes entre filles et garçons. S'ils n'éclatent pas dans la cour de récréation, ils se révéleront ailleurs.

Quel message avez-vous envie d'adresser aux adolescents ?

Christian Jacob - J'ai envie de leur dire : "Engagez-vous !" Un jeune qui a une passion - lecture, musique, astronomie etc. - passera les étapes, quoi qu'il arrive.
 
 

Rapprocher la science des citoyens

A l'heure où les enjeux de la science sont nombreux, il est plus que jamais nécessaire de jeter des ponts entre la communauté scientifique et le reste de la société.

Pour Etienne Klein, physicien et philosophe, une reconfiguration des rapports entre sciences et société est nécessaire. "Ces relations sont en train de se défaire comme se défait un vieux couple, note-t-il. Il n'y a plus de carte blanche donnée au scientifique par le citoyen. Nous sommes dans un climat de déception par rapport aux sciences. Le progrès au XX ème siècle a été indéniable, mais il s'accompagne de questions lancinantes : sur le lien entre la science et le pouvoir - en particulier sur le partenariat meurtrier qui a impliqué la science dans les grandes entreprises de domination violente -, sur le lien entre science et développement, ainsi qu'entre science et vérité. Certains auteurs relativistes comme Paul Feyerbend, qui laissent entendre que la démarche de connaissance de la science n'est ni supérieure ni inférieure aux autres, qu'elle est infestée d'éléments subjectifs et d'enjeux de pouvoir, rencontrent une sympathie intellectuelle spontanée, notamment auprès des étudiants. Cela contribue à nourrir le soupçon d'imposture qui se développe, notamment à son égard.. Roland Schaer, philosophe des sciences et directeur "sciences et société" à la Cité des sciences et de l'industrie, observe "une défiance à l'égard des expertises, qui touche plus généralement à l'autorité (…) Le public, cependant, ne doit pas perdre de vue que le scientifique ne détient pas toutes les réponses. Il ne lui appartient pas de dire, par exemple, quand commence la vie." Le scientifique, lui, doit avoir une éthique dans sa démarche. Et, surtout, la société doit se prononcer d'un point de vue éthique sur les usages qui sont faits de la science.

Le citoyen est-il assez armé pour apprécier tous ces enjeux ? 

L'enquête "Eurobaromètre" réalisée en décembre 2001 à la demande de la Commission européenne pointait des failles importantes dans la culture scientifique des citoyens de l'Union. Il ressortait de la même étude que les pays du nord de l'Europe (Suède, Danemark, Pays-Bas) étaient ceux où la culture scientifique de base était la plus élevée, l'appréciation des citoyens sur la science la plus équilibrée : ni confiance aveugle, ni défiance. La France, manifestement, ne peut prétendre se placer dans ce groupe de tête. 

Pour les Suédois, la science fait partie du quotidien

50% des Suédois entrent à l'université avant 25 ans et les adultes ont la possibilité d'entreprendre des études à n'importe quel âge. D'importants prêts et bourses, financés par l'Etat, permettent à tous les jeunes du pays de poursuivre des études universitaires, indépendamment de la situation financière de leurs parents.

Mais les méthodes d'enseignement dans le primaire et le secondaire ont aussi leur part de responsabilité : contrairement à la France, où on insiste sur l'apprentissage des connaissances théoriques, c'est l'expérimentation qui est privilégiée. Les élèves doivent penser par eux-mêmes. Les enseignants sont invités à multiplier les cours pratiques dès le plus jeune âge. Selon Camille Modéer, dont l'association s'emploie à "réduire l'écart entre la science et les citoyens", la démocratie est en jeu : " Les gens doivent être capables d'évaluer ce que la science peut leur apporter afin de décider la manière dont ils souhaitent qu'elle influence leur société". 
La vulgarisation fait partie du métier des chercheurs.

En Suède, les chercheurs n'hésitent pas à s'engager. Beaucoup de ces grands professeurs que les élèvent tutoient et appellent le plus souvent par leur prénom, considèrent d'ailleurs que la vulgarisation fait partie de leur métier. Résultat : "les Suédois ont le sentiment que les scientifiques sont accessibles et donc que leur science doit l'être aussi". Cela n'empêche que 30 % des jeunes Suédois considèrent que l'astrologie est une discipline scientifique !
 
 

Dans le Courrier des lecteurs du Quotidien de la Réunion du 19 septembre 2003
 

Ceux qui travaillent et ceux qui ne travaillent pas

Je suis en colère

J'occupe un emploi, dans le tertiaire dirons-nous, mon épouse travaille également, nous avons un revenu moyen de 2200 euros par mois pour 4 personnes et nous vivons dans un loyer avec une misère comme aide au logement.

Je suis en colère car hier quelqu'un de notre entourage qui est âgé de la trentaine, célibataire vivant chez papa-maman, sans aucune charge, et touchant le RMI, nous affirme avec une grande satisfaction, qu'un organisme social a donné son accord pour financer et construire sa maison sur son petit terrain..
Ce n'est pas de la jalousie que je vais manifester ici, car tant mieux pour cette personne ; mais quand même, de qui se moque-t-on dans cette société française ? Nous, on travaille, on cotise, on rame pour joindre les deux bouts à la fin du mois, tout en essayant d'économiser pour se construire un toit ; nous payons tout au prix fort et n'avons rien de gratuit, sous prétexte que notre revenu dépasse le plafond.

Les érémistes ne connaissent pas ces problèmes car ils sont pris en charge presque totalement et en plus pour se foutre encore un peu plus de nous, on leur construit leur maison gratuitement alors que nous, travailleurs acharnés, on est obligés de faire des mains et des pieds pour avoir le moindre kopek avec les banques, qui se feront un plaisir en cas de coup dur de faire saisir nos biens. Un jour, je m'arrêterai, je me ferai licencier, j'irai travailler au noir tout en touchant le RMI.
 

Les prèches radicaux de l''Islam

La Croix 30 octobre 2003

Sarkozy combattra les pêches radicaux : des enquêtes préliminaires concernant au moins quatre imams sont en cours. dans les faits, il reste toutefois difficile de faire aboutir les procédures.

"Les mosquées où l'on prêche l'intégrisme seront fermées, les imams qui tiennent des discours radicaux seront expulsés" ; les conférenciers "qui ne présentaient pas de garanties de respect des règles républicaines" se voient refuser leur visa d'entrée en France. Sur un millier d'imams exerçant en France, seuls 9% sont français. Des enquêtes préliminaires concernant au moins quatre imams ont été lancées en région parisienne. "Ces imams autodéclarés, souvent dotés d'un fort charisme, exercent une grande influence sur certains jeunes musulmans, explique-t-on à la Direction générale de la police nationale (DGPN). on les appelle des émirs. Ils s'inscrivent clairement dans la mouvance islamiste et tentent de prendre le contrôle d'une certaine catégorie de la population." mais ces enquêtes sont très difficiles. Les témoins ont tendance à se désister, après avoir parlé une première fois.

Le statut des imams

De nombreux imams vivent dans des conditions matérielles et juridiques précaires. Seule une définition du rôle et du statut de l'imam permettra de sortir de ce casse-tête.

Avant de "penser" la formation des imams, ne faut-il pas d'abord se mettre d'accord sur leur rôle et leur statut en France ? Au ministère de l'intérieur, cette réflexion est devenue prioritaire. Sur quels critère en effet accorder des permis de séjour ou régulariser la situation d'imams depuis plusieurs années en France ? Le groupe de travail mis en place par la consultation sur le Culte musulman s'est mis d'accord sur une définition du rôle de l'imam en France : "Il lit le texte, le connaît, le commente. Il est aussi animateur social et enseignant". En conséquence, "les associations qui le recrutent doivent reconnaître son rôle éducatif, et donc garantir des ressources matérielles et une couverture sociale". Raisonnement imparable, mais dont la mise en œuvre risque d'attendre longtemps.
 

Logement

Le Monde, le 14 novembre 2003

HLM : la fin du contingent  préfectoral divise la droite

L'amendement au projet de loi sur les resposabilités locales adopté jeudi 6 novembre au Sénat, qui prévoit de confier aux maires le contengent de réservation de l'habitat social jusque là attribué aux préfets aura du mal à franchir en l'état le cap de l'Assemblée nationale. M.P. Daubresse (UMP) : "En tant que président du Conseil naitonal de l'habitat, je suis totalement opposé à l'amendement du Sénat. L'Etat doit rester le garant du droit au logement".

Le ministre du logement, Gilles de Robien, ne s'est pas montré insensible à l'argument : "il faudra  parvenir à un équilibre entre les pouvoirs des élus et ceux de l'Etat"

A l'heure actuelle, les  préfets ont un pouvoir de proposition sur 30 % du parc de l'habitat social. L'attribution des logements reste néanmoins du seul ressort du bailleur. Pour M. Barrot, qui prend une position tempérée : "on ne peut pas inciter les élus locaux à construire des logements sociaux et les priver de la possibilité de les affecter à qui bon leur semble". Ce n'est qu'en janvier 2004 que le projet de loi sur les responsabilités locales devrait venir en discussion à l'Assemblée nationale.
 

Dans La Croix du 26 décembre 2003
 

Religions

Roland Guédéon, géopolitologue, directeur de l'Observatoire Méditerranée-Europe pour la paix (OMEP) 

"les religions monothéistes sont porteuses de paix, non de conflit"

Question : estimez-vous que l'opinion est sensibilisée aux risques de conflits interreligieux ?

- D'abord, on ne peut négliger le phénomène médiatique : dès qu'il arrive un événement malheureux telle une explosion devant une synagogue, il est répercuté au niveau national. Donc l'opinion est très frappée et bien sûr choquée. Mais je ne crois pas que ces événements témoignent d'une radicalisation entre communautés qui sont, elles beaucoup plus sages et modérées dans leur approche de la situation internationale et dans leurs relations entre elles.

Question : Tout de même, le désir de légiférer sur le voile, par exemple, a montré qu'existe une crainte de la radicalisation de points de vue religieux.

- Le peurs existent mais sont très amplifiées par rapport à la réalité des phénomènes. Concernant le voile, si on met en relation le nombre d'élèves musulmanes en France et le nombre de cas liés au voile, la proportion est infime. Il y a eu une surreprésentation de ce problème au niveau national.

Par ailleurs, je ne pense pas que les religions monothéistes soient conflictuelles par essence. Elles sont au contraire porteuses de paix. Je crois en revanche que les religions ne sont pas détachées  de la réalité géopolitique, elle font partie de l'identité des groupes humains qui sont parfois en opposition et vont se référer aux religions différentes qui sont les leurs, faisant d'elles de facteurs d'aggravation des conflits. C'est ainsi que les religions sont instrumentalisées pour des raisons politiques ou d'expansion territoriales.
Peut-on à l'inverse "instrumentaliser" les religions en faveur de la paix ?

Nous le voyons ne serait-ce qu'avec la rencontre d'Assise en 1986, lorsque Jean-Paul II a réuni autour de lui tous les responsables des grandes religions. Ces derniers sont venus sans réserve, estimant que leurs religions respectives étaient porteuses de paix et qu'il fallait le faire savoir au monde.

(…) Pour qu'il y ait conflit, il faut des enjeux. Un des enjeux majeurs du conflit irakien était le contrôle des réserves pétrolières de ce pays.

Question : Les comportement individuels peuvent-ils, selon vous, favoriser la paix ?

- Il faut développer le dialogue à plusieurs niveaux : institutionnel entre responsables des religions, qui essaieront de discuter sur les dogmes et la tradition, et individuel, entre les personnes. C'est ce que notre observatoire tente de réaliser. Nous prévoyons ainsi de faire venir les élèves des collèges de Marseille dans des lieux de culte qui relèvent des trois grandes religions, églises, synagogues et mosquées. Ces élèves (…) auront peut-être pour la première fois de leur vie l'occasion de pénétrer dans des lieux de culte d'une autre tradition religieuse que la leur religion que la leur. Cette démarche, qui sera bien sûr accompagnée d'explications nous semble être germe de paix. (…) 

Question : L'esprit de conquête ne serait plus d'actualité…

- Je ne dis pas qu'il faut abandonner son identité en vue d'une sorte de mélange syncrétique. Je pense qu'il est bon d'avoir conscience de sa propre identité, mais elle ne doit pas nous positionner de manière conflictuelle par rapport à ceux qui en ont une autre. (…).

Question : En cas d'opposition géopolitique, les religions peuvent-elles intervenir favorablement pour la paix ?

- Oui. Les hommes de religion, dans certains conflits, se sont présentés comme pouvant faciliter le dialogue. Si je prends le cas du conflit libanais, que je connais bien, les représentants des différentes religions sont souvent prôné le dialogue plutôt que la guerre. Ils peuvent servir de lien s'ils ne entent pas leur groupe menacé dans leur existence. Mais pour que ce type de réflexion puisse se développer, il faut soit que le conflit n'ait pas encore atteint une trop grande gravité, soit au contraire qu'il l'ait dépassé de sorte qu'on n'en soit plus à des considérations de survie.
 
 

Dans la Croix du 19 décembre 2003

Sur la démocratie 

Selon cette philosophe de la politique, Myriam Revault, auteur de "doit-on moraliser la politique ?" : en démocratie, il n'y a pas d'ennemis, mais seulement des adversaires, Nécessaires…

La "philosophie politique", ce n'est pas seulement l'analyse des mécanismes et de l'exercice du pouvoir, mais aussi tout ce qui concerne le "vivre ensemble" ou encore la "mise en sens" démocratique.

Le propre de la situation dans laquelle nous vivons maintenant, c'est que nous sommes en face d'un paradoxe : depuis l'effondrement des blocs, la démocratie n'est plus contestée du point de vue de sa normativité. Mais en même temps qu'elle acquiert cette validité universelle, la voilà en crise.

Concernant les vieux pays démocratiques tels que la France, il est évident que l'on assiste à un processus d'érosion. Quand j'observe notamment la massivité du vote protestataire, cela signifie, selon moi, qu'il y a la fois une déperdition du sens même du vote et une confusion de la morale et de la politique, ou plus exactement de la protestation morale et de la construction politique.

Je souhaite seulement aider à faire prendre conscience des limites du politique. Ceci fait, on peut agir.

Question : A partir du moment où nous prenons conscience de ces limites, serions-nous plus à même de faire vivre la démocratie "participative"" ?

- Je le crois. Excepté le référendum, qui n'est rien d'autre qu'un simulacre de démocratie participative, on peut envisager qu'un travail en rapport avec les élus, des conseils de quartiers, des groupes de réflexion, puissent )être organisé partout. Mais ne nous dissimulons pas que les difficulté que nous vivons dans la démocratie contemporaine ne sont pas seulement conjoncturelles. Elles sont aussi structurelles. La démocratie représentative, qui repose sur le primat de l'individu et accorde aux citoyens des fonctions de contrôle plus que de participation directe, crée de tensions entre l'intérêt privé et l'intérêt public. La politique moderne n'est pas d'abord la réalisation d'un bien commun, mais la mise n œuvre des moyens destinés à garantir les droits individuels. Benjamin Constant , en 1821, expliquait que la liberté des modernes ne ressemblait pas à celle des anciens. En effet, chez les Grecs, la liberté consistait dans la participation collective aux affaires publiques ; la liberté des modernes consiste dan la jouissance des satisfactions privées. Comment, dans ce cas, éviter le conflit entre l'individu qui se veut le premier servie et la chose publique ? Et donc, il ne suffit pas de se lamenter sur les "tous pourris" de la politique, mais il faut savoir qu'existe là une difficulté structurelle liée à la modernité.

Question : Cela explique-t-il la désaffection du politique et le manque d'engagement ?

- A la notion d'engagement, je préfère celle d'intervention. L'engagement tel que l'entend Sartre est plutôt une posture morale. Dans l'idée d'intervention, on a le préfixe "inter". Le fait d'"inter-venir" entre, parmi et avec d'autres. L'intervention a partie liée avec la pluralité. De plus, elle peut être circonstanciée, car on n'a pas nécessairement d'idées sur tout. 

Question :Tout se complique et, en même temps, apparaissent des simplifications inquiétantes.

- Normal ! Plus les choses se compliquent, plus on voudrait les simplifier. Or, affronter l'irrationalité du monde et réfléchir sur la chose politique, c'est accepter d'affronter la complication. S'en tenir au schéma binaire conduit au schéma ami-ennemi. Et en démocratie, il n'y a pas d'ennemis, il n'y a que des adversaires. Ce qui est très différent. L'ennemi, c'est celui qu'on doit anéantir. L'adversaire, c'est celui avec lequel on entre ne conflit. Ce qui implique un affrontement et une négociation permanents. L démocratie se nourrit du conflit. Une démocratie consensuelle n'en est pas une. elle vit du principe de la division et du conflit interminablement négocié, et interminablement relancé. Le conflit et la vie de la démocratie.
 
 

Pascal Perrineau, directeur du Centre d'études de la vie politique française, CEVIPOF.

Les Français boudent de plus en plus les urnes et, quelques mois avant les régionales de 2004, nombre d'instituts de sondage annoncent une abstention légèrement au-dessous de 50 %, les partis sont exsangues et voués aux poisons et délices des manœuvres d'appareil, après une brève parenthèse. L'image de la classe politique continue de se dégrader. (…). Derrière ce rapport à la démocratie représentative où se lit beaucoup de défiance, de retrait, de protestation et de crise de loyautés durables, on devine l'émergence d'un nouveau type de plus en plus critique et désenchanté. Ce désenchantement peut contribuer à déstabiliser les régimes démocratiques qui ne bénéficieraient plus que d'un soutien sceptique de l'opinion mai il peut aussi remettre la démocratie en mouvement en incitant à réfléchir à des réformes ayant pour but de dynamiser la démocratie représentative et de développer la démocratie participative et le démocratie directe.

Les acteurs politiques doivent se ressourcer à cette demande d'une démocratie vivante, participative et davantage en phase avec l'élévation du niveau culturel et du sentiment de compétence des citoyens des sociétés postindustrielles. Au cas où elle ne le ferait pas, la démocratie des partis risque de s'étioler devant la "démocratie d'opinion" cette démocratie où les citoyens transformés en "public" réagissent aux termes qui leur sont proposés sur la scène publique par des professionnels de la politique, des experts en communication, des journaliste et des sondeurs.

(…) Dans une recherche menée à la foin des années 1990 et au début des années 2000 sur le rapport des Français à la démocratie, une équipe du Cevipof a montré comment les citoyens restent aujourd'hui attachés aux institutions centrales de la démocratie représentative : l'acte de vote et l'Assemblée nationale. Mais le malaise perce dès qu'il s'agit d'apprécier eux qui incarnent et qui font vivre au quotidien ces institutions : les hommes et les partis politiques font l'objet d'un rejet élevé. En même temps on note un forte aspiration à plus de  démocratie directe, plus de participation sur le mode référendaire ou protestataire. On aurait pu craindre une forme d'opposition entre démocratie participative et démocratie représentative. (…) tel n'est pas le cas : la participation protestataire est d'autant plus valorisée par les citoyens que la participation conventionnelle l'est. Il y a là un signe d'institutionnalisation et de routinisation des modes d'action protestataires. (…) On peut parler d'un "nouveau type d'action démocratique : une démocratie de l'entre-deux, une démocratie intermédiaire qui se situe entre la classique démocratie représentative et la mythique démocratie directe" . Ainsi la "démocratie électronique" ne doit pas se penser comme substitut des médiation démocratiques traditionnelles mais comme outil, parmi d'autres, de revitalisation de l'espace public.