Dans le journal la Croix du 28 octobre 2003

par Jean-Baptiste de Foucauld

Politique et religion ont beaucoup à se dire

Ce qu'il est désormais convenu d'appeler l'irruption du religieux pose à nouveau la question des rapports entre politique et religion. On en débat beaucoup notamment à propos de l'islam, dans un incontestable malaise : ces rapports ont été si conflictuels et si faussement harmonieux qu'on a beaucoup de mal à identifier les repères pertinents et utiles dans le contexte laïque et démocratique d'aujourd'hui.

Il y a toujours d'une façon ou d'une autre des liens entre religion et politique. Comment en serait-il autrement entre deux dimensions si importantes et si incontournables de la personne humaine et des sociétés ? Mais les formes de ces liens peuvent varier beaucoup. Ces liens peuvent être visibles ou invisibles, intégrateurs ou distants, coopératifs ou conflictuels. Ils transitent souvent  par idéologie interposée, le politique et le religieux pouvant facilement s'idéologiser. Et c'est précisément la crise des idéologies, tant du marxisme que de la théorie démocratique elle-même, ou de la laïcité, qui nous oblige à penser le problème autrement aujourd'hui si l'on veut éviter de s'enliser dans des débats tendus et peu convaincants.

L'aporie des relations entre politique et religion, particulièrement dans un contexte chrétien authentique, s'éclaire beaucoup si on déplace quelque peu le problème et si on l'analyse sous l'angle des rapports entre démocratie et spiritualité : c'est en effet par une fécondation mutuelle des relations entre la démocratie et les spiritualités que les rapports entre politique et religion pourraient être réactivés de façon bénéfique pour tous.

Il y a à cela une double raison : d'une part l'individu confronté à la question du sens est désarmé devant elle car la transmission ne se fait plus. C'est donc devenu une nécessité politique que de mettre à sa disposition, dans des conditions de distance, de tolérance, de libertés adéquates, les ressources symboliques de l'humanité, dont les religions sont une composante essentielle e non exclusive. D'autre part, du fait notamment de la crise des idéologies, les démocratie sont nues face à la montée en puissance de l'économique, qui tend à tout absorber sur son passage. De ce fait la politique est dangereusement en crise en raison de son incapacité à maîtriser l'économie et à répondre à une demande sociale insatisfaite et frappée par l'exclusion, la précarité et les inégalités. Les démocraties s'avèrent de plus en plus incapables de ne reposer que sur elles-mêmes, ou de se fonder toutes seules.

Comme Tocqueville l'avait montré il y a plus d'un siècle, les démocraties ont besoin d'une énergie, morale et spirituelle extérieures à elles-mêmes, qui les alimente toutes en les respectant. Il s'agit notamment de réorienter le développement pour le rendre à la fois humain, durable et planétaire en modérant le désir égocentré des riches et en diffusant plus de justice pour le pauvres. en un mot, de mettre plus de frugalité là où un vision superficielle de l'abondance aboutit au superflu et de mettre plus d'abondance là où la pauvreté et la misère privent les personnes de l'essentiel.

Dans cette restauration d'une authentique énergie démocratique, la spiritualité et la religion ont beaucoup à apporter. elles sont à faire valoir et à aider à mettre en œuvre une conception transcendante de la démocratie, fondée sur l'égale dignité réalisée de chacun, c'est à dire la possibilité donnée à chaque personne d'atteindre le plein développement de ses facultés et d'affirmer ainsi son caractère unique et irremplaçable. Cette approche est devenue indispensable pour faire contrepoids à la conception procédurale de la démocratie qui prévaut aujourd'hui et qui l'englue dans une vision individualiste et utilitariste de la personne.

Sur ce projet ambitieux et nécessaire traditions spirituelles et traditions laïques peuvent aujourd'hui se rencontrer. A condition de réciprocité : que ceux qui se réclament de la laïcité acceptent la fonction potentielle d'aide à la constitution de la personne et de stimulation sociale des religions. Que ceux qui se réclament des traditions spirituelles acceptent une double conversion : d'une part, quitter toute position de surplomb destinée à imposer leur morale à la société, mais au contraire se mettre au service de cette conception exigeante de la démocratie réalisé, ce qui est très différent et repose fondamentalement sur le développement de l'attention à autrui et non sur la prescription à autrui.

D'autre part, il faut accepter l'ambivalence d'amour du prochain et de violence sur le prochain qui est contenue dans les religions, ambivalence qui appelle en permanence une régulation démocratique pour les pacifier et les préserver en quelque sorte du mauvais côté d'elles-mêmes.

Si ces deux conditions sont réunies, une heureuse fécondation entre démocratie et spiritualité peut se nouer, susceptible de parfaire notre conception de la laïcité et d'enrichie les rapports entre politique et religion.
 
 

Voir le beau livre d'Agnès Antoine : "L'impensé de la démocratie, Tocqueville, la citoyenneté et la religion", éd. Fayard (2003)

Jean-Batiste de Foucauld est président de Démocratie et Spiritualité, 4, place de Valois, 75001.