Au sujet du discours du genre et du programme du ministre de l’Education nationale

 
Le pouvoir nous dit qu’il n’y a pas de « théorie du genre »
mais il y a une expérimentation pédagogique directement inspirée du discours du genre
Elle est dangereuse

 
Voici un texte de Chantal Delsol, philosophe, historienne des idées politiques, paru dans le Monde du 1er février 2014

Elle dénonce d'une part la tentation totalitaire et d'autre part la volonté de s'affranchir de notre enracinement naturel, un péché d'orgueil mortifère.

 

Extraits

Le « discours du genre » relève de l’idéologie dont il porte le fanatisme et l’irréalité. Ses défenseurs sont des apôtres excités, jamais fatigués, toujours l’injure aux lèvres. Les textes du gouvernement concernant l’école précisent que les enfants appartiennent à l’Etat. La différence sexuelle engendre des hiérarchies, des discriminations et des inégalités injustes. Et ce sont les filles qui en font toujours les frais. Cela est historique. Faut-il donc supprimer les différences pour supprimer les discriminations ?

Pourtant les choses sont plus compliquées. Le discours sur le genre n’évince pas l’altérité en soi mais il ne reconnaît que les altérités construites, voulues, légitimées par la culture dominante et par les individus eux-mêmes. Les différences ne sont pas reçues, elles doivent être voulues. Le gender est moins une volonté d’indétermination et de retour au chaos qu’une volonté de nommer les êtres et de re-programmer les différences que l’ordre naturel avait (mal) faits. On dirait bien que deux totalitarismes (communisme et nazisme) ne nous ont pas encore déniaisés ni découragés de vouloir prendre la place du créateur. Dans notre mythe originel, l’ange du mal n’avait rien fait d’autre (allusion au mythe du péché originel).

Comment se préserver de l’extrémisme que déploient des discours comme celui du gender ? En prenant en compte, non seulement l’émancipation enviable, mais aussi l’enracinement nécessaire qui nous arrime à la condition humaine, à l’histoire,  aux exigences naturelles élémentaires. Supprimer tout enracinement : c’est ce qu’avaient tenté les soviets, à ce point que Trotski disait à ce sujet : nous vivons à présent dans un bivouac. Une société humaine ne peut pas faire sa demeure dans un bivouac

 


 

Depuis le 28 janvier, une affaire de catéchisme à l’école fait des ravages dans les médias. Il semble qu’un certain nombre de familles mettent en cause le catéchisme et les dogmes attenants, entendons le discours du genre. Il semble aussi que ces familles récalcitrantes ont été plus ou moins trompées par des messages excessifs ou même faux. Il y a donc des gens qui jouent de dérision pour tenter de subvertir les paroles du ministère de l’éducation ? Or ces paroles sont sacrées. C’est péché de s’en moquer.

Ledit discours du genre ressemble tellement à une religion qu’on ne peut s’empêcher d’utiliser, pour en décrire les aventures, du vocabulaire religieux. Elle relève de l’idéologie dont elle porte le fanatisme et l’irréalité. Ses défenseurs sont des apôtres excités, jamais fatigués, toujours l’injure aux lèvres.

Les textes du gouvernement concernant l’école précisent que les enfants appartiennent à l’Etat. Les textes concernant le genre, du même acabit, mélange de George Orwell et de Nicolas  Ceaucescu, où rien n’est à sa place, où rien n’a aucune place, puisque c’est le  pouvoir et les gardiens de l’orthodoxie régnant qui décident de l’ordre du monde. Cela est si invraisemblable, si farfelu et si grotesque que sans nul doute les humoristes vont s’y mettre. En lisant ces textes, certains peuvent avoir l’impression bien fondée qu’à partir de là n’importe quoi peut être dit sans porter préjudice au bon sens. Comme on le sait, tout ce qui est excessif est insignifiant est l’insignifiance fait rire, il n’y a plus que cela pour desceller des projets à la fois illuminés et pompeux. Voyez de quoi les Femen sont capables.

Nos gouvernants ne doivent pas s’imaginer qu’ils réduiront si facilement les familles françaises à croire que les garçons et les filles ne sont différents que là où le ministère le décide. Car dans la simple réalité, il n’en va pas ainsi. Et les familles ne sont peut-être versées dans la métaphysique des sphères, mais pour autant elles ne sont pas idiotes et, lorsqu’il s’agit de leurs enfants, elles sont déterminées pour refuser qu’on leur fasse avaler des pantalonnades pareilles.

La différence sexuelle engendre des hiérarchies, des discriminations et des inégalités injustes. Et ce sont les filles qui en font toujours les frais. Cela est historique. Faut-il donc supprimer les différences pour supprimer les discriminations ? On songe à cet anarchiste du XIXe siècle qui voulait rayer une ville de la carte pour supprimer la pauvreté qui y régnait. Lorsque tous les pauvres seront morts, lui répondait un autre, il n’y aura plus de pauvreté. Quand au lieu de garçons et de filles, vous n’aurez plus q’une sexe indéterminé, un Tombay montré en modèle universel dans toutes les écoles de la République, alors il n’y aura plus de discrimination, mais il n’y aura plus de différence non plus. L’indétermination n’est pas l’idéal à poursuivre pour empêcher le inégalités injustes. Celles-ci, mieux vaudrait les combattre en mettant en valeur les différences et leur complémentarité.

Pourtant les choses sont plus compliquées. Le discours sur le genre n’évince pas l’altérité en soi mais il ne reconnaît que les altérités construites, voulues, légitimées par la culture dominante et par les individus eux-mêmes. Les différences ne sont pas reçues, elles doivent être voulues. Le gender est moins une volonté d’indétermination et de retour au chaos qu’une volonté de nommer les êtres et de re-programmer les différences que l’ordre naturel avait (mal) faits. On dirait bien que deux totalitarismes ne nous ont pas encore déniaisés ni découragés de vouloir prendre la place du créateur. Couvrir la Terre de déchets qui la stérilisent et nier la masculinité, c’est le même comportement, qui consiste à récuser jusqu’à la révolte un ordre que nous n’avons pas nous-même programmé. Dans notre mythe originel, l’ange du mal n’avait rien fait d’autre.

Cette idéologie, qui s’avance comme un destin irrémédiable ou comme l’esprit d’Hegel, de quoi est-elle le nom ? Elle répond à l’idéal d’émancipation qui habite la culture européenne depuis les origines, et dont les concrétisations parsèment notre histoire et la façonnent. Seule culture où l’on peut trouver des œuvres comme L’asservissement des femmes de Stuart Mill, ou Une chambre à soi de Virginia Woolf, avec toutes les mesures politico-sociales que cela entraîne.

Pourtant, il est regrettable de voir cette belle histoire d’émancipation s’enrayer dans l’extrémisme et le fanatisme. Comment se préserver de l’extrémisme que déploient des discours comme celui du gender ? En prenant en compte, non seulement l’émancipation enviable, mais aussi l’enracinement nécessaire qui nous arrime à la condition humaine, à l’histoire,  aux exigences naturelles élémentaires. Supprimer tout enracinement : c’est ce qu’avaient tenté les soviets, à ce point que Trotski disait à ce sujet : nous vivons à présent dans un bivouac. Une société humaine ne peut pas faire sa demeure dans un bivouac.