Au sujet de l'euthanasie

Le comité consultatif national d'éthique a demandé, dans un avis rendu le 3 mars 2000, que la loi prévoie une "exception d'euthanasie" à l'interdiction de tuer. Ce faisant cet avis, s'il est suivi, ouvre la voie au "suicide assisté" ets'oppose à la déontologie médicale.

Voici de longs extraits d'un article de Bernard Debré, ancien ministre, ancien membre du Comité consultatif national d'éthique, chef de service (urologie) à l'hôpital Cochin. Il pousse un cri d'alarme.

paru dans Le Monde du 7 mars 2000

L'euthanasie va-t-elle être légalisée ? Certains le souhaitent et l'annoncent, d'autre le redoutent? Ceux qui sont pour une loi sur l'euthanasie savent souvent mettre en avant des arguments émouvants et réels : ayons pitié (…) de ces hommes, de ces femmes, de ces enfants dont (…) la vie est devenue un supplice, hâtons la mort de ceux qui, proches de la fin, ne veulent pas se voir "glisser d'abord dans une déchéance physique puis dans vers la mort, aidons les handicapés physiques ou psychiques à partir "dignement" ; la vie vaut-elle d'être vécue pour un tétraplégique (…) qui ne peut plus communiquer avec le reste du monde.

(…) L'euthanasie active, la mise à mort, n'est pourtant pas la bonne réponse. N'est-elle pas plutôt une réponse que nous nous faisons à nous-mêmes, en bonne santé, pour nous éviter de regarder en face le spectacle de la mort des autres, tout en nous donnant bonne conscience ?

Notre société est hypocrite et lâche : nous voulons tous la jouissance, la beauté et le bonheur ; nous refusons de regarder la proximité de la mort et de la souffrance. Nous refusons le regard de celui qui sait qu'il va partir (…). Nous ne tolérons plus la mort ni la déchéance de nos amis, de nos parents - ils sont trop près de nous. Alors nous réclamons pour nous le droit de leur administrer une mort propre.(…). Si nous acceptons une loi sur l'euthanasie, pourquoi garder en vie les arriérés mentaux, les vieillards atteints de la maladie d'Alzheimer ?

Et d'ailleurs à partir de quand un handicap devient-il inacceptable ? La voici cette rencontre entre "le cœur et la raison" que je redoute tellement. Côté cœur ce vieillard qui petit à petit s'isole du monde, s'enfonce dans la folie et qui fait pitié ; côté raison, l'économie, bien sûr ! Soigner ce vieillard incurable et qui va mourir coûte cher. (…) Supprimons les derniers mois (de la vie), les économies seront énormes.

Rendre service au malade tout en rendant service à la société, quelle belle conjonction :! Quelle terrifiante conjonction !

D'ailleurs, pourquoi ne pas prévenir plutôt que de guérir ? Dans peu d'années, la science va permettre de trier les embryons : la société pourra ainsi "éviter" la naissance d'individus qui auraient été programmés génétiquement pour "faire" un cancer incurable (…). Ce triage pourrait être proposé au nom d'une "pitié" préventive.

Le voici ce montre propre réservé aux forts et aux puissants, à ceux qui gagnent.

Il faut d'abord lutter contre la souffrance. Il est intolérable, aujourd'hui, de laisser souffrir un patient.(…).

L'ambiguïté vient de ce que certaines drogues, tout en atténuant la douleur, peuvent, chez des personnes en fin de vie, hâter la mort. Mais la finalité de ces drogues, qu'il convient cependant d'administrer, reste avant tout antalgique. Acceptons-les. C'est cette barrière invisible entre la lutte contre la souffrance et ce risque de hâter la mort qui fait la grandeur et la complexité de l'acte médical. Il est impossible de le confier à la loi.

Il faut ensuite lutter contre la solitude la fin de la vie. La mort chez soi, entouré des siens a disparu au profit d'une mort médicalisée dans la solitude de l'hôpital ou d'une maison de retraite. Il faut multiplier les unités de soi palliatifs encore trop peu nombreuses.(…)

La modernité d'une nation, c'est aussi de accepter de prendre en charge les handicapés et les vieillards, ce n'est pas éliminer ceux qui pourraient gêner et qui coûtent cher.

Nous entrons dans un monde qui va offrir à l'homme un pouvoir gigantesque sur la propre destinée, comme sur celle de l'Univers. C'est aujourd'hui qu'il faut impérativement un rappel à l'éthique et à la morale. Peut-être aussi, devant tant de pouvoir prochain, faut-il un peu de spiritualité ; sinon, sans cette étincelle, l'homme ne serait plus qu'une machine conjoncturelle. Il serait alors possible de tout faire.