Relations entre le pouvoir politique et les religions

Le procès sur les caricatures

Extrait d’un article paru dans le Monde le 12 février 2007

 Caricatures : la grande défausse – chronique d’A. G. Slama

 Halte à la dérive qui tend à confondre sphère privée et sphère publique ; réapprendre à assumer les risques de la liberté ; attention au communautarisme

L’abcès (que révèle cette affaire des caricatures) ne sera pas vidé par l’autorité judiciaire aussi longtemps que les pouvoirs politiques, les élites et les médias continueront à se méprendre sur ses causes.

Si quelques sectaires peuvent aujourd’hui tenter une percée judiciaire contre nos valeurs laïques et républicaines, c’est par une brèche ouverte à l’intérieur de notre propre civilisation. L’affaire des caricatures ne met pas seulement en cause les préjugés des islamistes radicaux, puisque l’islam tout court, en la personne du recteur de la Mosquée de paris, M. Boubakeur, est au nombre des plaignants. Force est de constater que des procès similaires, tout aussi attentatoires au principe fondamental de l’individualisme universaliste hérité des Lumières, sont intentés par des groupes relevant d’autres appartenances religieuses, ethniques ou sexuelles, au nom de l’égalité des intérêts de chaque groupe devant la loi. Force est de constater aussi que ces demandes sont prises en charge par des lois dites « mémorielles » et par des textes de plus en plus nombreux et contraignants censés lutter contre le racisme et la discrimination – dernier avatar de l’ « exclusion » - avec pour résultat des échecs accumulés. On ne saurait contester, bien entendu, que la lutte contre le racisme et les discriminations soit nécessaire ? Pas au point de généraliser le soupçon en inversant la charge de la preuve au détriment des personnes incriminées ; pas au point d’instituer la « démocratie participative » chère à la candidate socialiste, et dont le résultat le plus sûr serait de conforter la domination des minorités les plus bruyantes ; pas au point, enfin, d’instaurer une police de la culture à force d’abaisser les frontières entre Dieu et César, le public et le privé, l’intérêt général et les intérêts privés, ou encor, dans l’affaire qui nous intéresse, un dessin de propagande avec une caricature.

En fait, ce que l’affaire des caricatures révèle n’est pas autre chose que le mouvement continu de confusion des pouvoirs et des ordres, qui défait jour après jour l’appareil doctrinal et institutionnel mis en place depuis les Lumières pour faire progresser ensemble la tolérance et la liberté. La cause de cette confusion tient en une phrase : le citoyen des démocraties modernes accepte de moins en moins de payer le prix de sa liberté. Allergique à toutes les formes de conflit, qu’il perçoit comme autant de nuisances, il demande à l’Etat et à la loi des les supprimer. Moyennant quoi, il en arrive à ne plus distinguer entre la sphère privée et la l’espace public. Et il ne trouve plus en lui-même la condition première de la tolérance, qui est l’apprentissage de la vie en commun par l’éducation, la persuasion et l’expérience du conflit.

Ce processus liberticide est certes inhérent aux progrès de l’Etat providence. L’inflation des demandes de prévention a été amplifiée par la logique de l’égalité ; la valorisation idéologique de la « transparence » qui ne cache plus rien des reins et des cœurs, a été entretenue à la fois par les sciences sociales, enclines à confondre le droit avec la science et par les médias, enclins à confondre l’être avec l’apparence.

Reste que le procès des caricatures pourrait mettre également en évidence un fait nouveau : cette dérive est de plus en plus perçue comme intolérable. Les idéologies de la prévention, de la transparence et de l’exclusion, qui l’ont favorisée, s’épuisent. Quant aux « communautés » elles apparaissent pour ce qu’elles sont : des groupes artificiellement soudés, à l’initiative de leurs marges les plus extrêmes, autour de chantages identitaires. Une refondation républicaine est possible.