Dans le Parisien, le mercredi 29 janvier 2014.

Interview de Max Gallo, historien

 "Nous vivons une crise nationale de longue durée"

L’écrivain Max Gallo fut ministre de Mitterand et soutint Sarkozy en 2007.

Entendre des slogans tels que « Juif, la France n’est pas à toi » ou conspuer les francs-maçons, cela vous inquiète, rappelle de mauvais souvenirs ?

MAX GALLO. Ces slogans sont scandaleux, odieux, antidémocratiques. Mais il ne faut pas s’y tromper, cela ne déplace pas les foules. Le jauge ces manifestations à l’échelle de l’histoire : elles ne signifient pas que demain on partira à l’assaut de l’Elysée en criant : « mort aux juifs ! », que nous sommes à la veille d’un 6 février 1934 (NDLR : manifestation des ligues fascistes contre la IIIe République).

Et le slogan « Hollande dégage » ?

Ils reprennent le mot d’ordre des révolutions arabes. Ces gens ne reconnaissent plus la légitimité du suffrage universel : crier cela est certes grave, mais ne veut pas dire que nous sommes en 1788 comme le prétend Mélanchon. On a déjà si souvent entendu dire que nous sommes à la veille de la Révolution…

Qu’en penser alors ?

Cette colère est significative de la crise profonde de la société française. J’appelle cela une crise nationale de longue durée. Elle a commencé en fait après la guerre de 1914-1978, couvert tout le XXe siècle et dure encore. On n’a pas réussi à donner du sens à ce que c’est d’être français. Il faut redimensionner la France, elle n’est plus celle que l’on croyait forte. Nous sommes confrontés à la question de savoir si nous avons encore de l’influence face à la mondialisation.

C’est une crise morale ?

Oui. On peu aussi se demander si la fierté française est encore vivante. Hier, trois professeurs m’ont téléphoné pour s’alarmer de leurs nouveaux programmes d’histoire : le nom de Napoléon n’est même pas cité, celui de la France ne l’est que pour parler d’un pays qui aurait martyrisé le monde entier, n’aurait pour tout bilan que l’esclavage et les injustices commises… Mais enfin la France, ce n’est pas que cela !

Qui devrait répondre à cette crise ? Les partis politiques, les syndicats, les religieux ?

Chez les politiques, à part Nicolas Sarkozy dans sa campagne de 2007, il n’y a plus de discours sur la France. Il y a une vraie crise de la représentation politique. A l’heure d’Internet, Facebook ou Twitter, on ne croit plus à la parole des politiques, la communication ne se fait plus du sommet de l’Etat vers la base. Dans nos démocraties, l’individualisation prime, on donne la parole aux auditeurs, aux lecteurs. Il y a une exigence de confrontation avec les dirigeants, une insatisfaction qui s’exprime. Quant aux églises, elles sont fermées ou vides. Le pays change, il y a un trouble, une inquiétude, une souffrance même, exacerbées dans un pays qui compte en réalité cinq millions de chômeurs et non pas trois.

On n’a pas l’impression que le FN récupère cette colère…

Je crois néanmoins que si le FN garde un tel écho dans les sondages, c’est parce qu’aux yeux de beaucoup, c’est le parti qui parle de la France et prend la défense des Français… et qui a d’ailleurs le mot national dans son nom.