Nous citons ici des extaits de presse parus à la suite de la décision du Comité interministériel à la Ville (CIV) du 1er octobre 2001 où le ministre Bortolone avait annoncé un programme de démolition. En décembre 2002, ces commentaires sont d'autant plus d'actualité que le nouveau ministre a amplifié ce programme.
 


Le gouvernement veut multiplier les démolitions de HLM
dans les cités difficiles
(extraits d'une page du Monde du 2 octobre 221, lendemain de la réunion du CIV)

Lors du comité interministériel des villes (CIV), Lionel Jospin a annoncé que 10 000 logements seraient détruits en 2001 et 15 000 en 2002 contre environ 4000 par an dans la dernière décennie. L'Etat affirme vouloir "en finir avec les cités dortoirs".

La réhabilitation des tours et des barres s'est révélée très onéreuse, sans pour autant supprimer les nuisances dont souffrent les habitants - bruits de voisinage, cages d'escalier détériorées, ascenseurs en panne… "Chaque fois que des familles déménagent parce qu'elles ont acquis un meilleur niveau de vie, ce sont des populations plus fragilisées qui viennent s'installer dans ces immeubles". Constate M. Bartolone, ministre délégué à la ville, pour qui l'engrenage de la misère et de la délinquance ne peut être enrayé qu'en évitant les concentrations de HLM dans certains quartiers. "Je veux que l'on profite de ces démolitions pour construire sur ces anciens sites HLM des activités économiques ou des logements avec des formules d'accession à la propriété" martèle-t-il.
 


Le rééquilibrage de la composition sociologique des cités, un objectif difficile à atteindre

Face aux politiques de démolition, Didier Lapeyronnie, sociologue et professeur à l'Université de Bordeaux II se montre très réservé. "Les démolitions traduisent une certaine impuissance et sont mises en œuvre quand on ne sait plus quoi faire d'autre", estime-t-il. Certaines d'entre elles ne sont pas "inutiles", mais d'après Didier Lapeyronnie, elles visent des objectifs qui ne correspondent pas toujours aux aspirations des habitants. "Vous vous rendez compte de la violence que cela représente pour eux" ? observe-t-il. "C'est un peu de leur vie qui s'écroule".

Michèle Tribalat, directrice de recherche à l'Institut national d'études démographiques (INED), se montre plus dure encore. Dans une préface au livre Fleurs de Béton d'Alain Vincenot (éditions Romillat, mars 2001), elle écrit que la démolition des immeubles Debussy en 1986 et Renoir en 2000, à La Courneuve, n'a pas vraiment transformé le quotidien des habitants. "Ne s'occuper que du bâti, c'est faire du lifting à un cancéreux et c'est donc s'illusionner sur la nature des problèmes", juge-t-elle, en insistant sur la nécessité d' "une action d'envergure faisant entrer le droit dans les cités qu'il a désertées". "Pourquoi donc consacrer autant d'argent et d'énergie à changer l'esthétique des lieux" s'interroge-t-elle. "Probablement parce que c'est ce qu'il y a de plus facile à faire".

Est-il judicieux de raser des immeubles alors que la demande de HLM est loin d'être satisfaite ? C'est la question que soulevait, à la mi-mai, le Groupe d'études et de  lutte contre la discrimination (GELD) dans une note (Le Monde du 16 mai). Cette "stratégie de requalification" des grands ensembles est "contestable", jugeait-il. "Il y a un paradoxe à préconiser les démolitions, alors que l'augmentation de l'offre de logement social figure au premier rand des objectifs de pouvoirs publics et des revendications des élus, des organisems HLM".

L'association Droit au Logement (DAL) partage cette analyse. Le 8 juin 2000, certains de ses militants avaient pris à partie les élus et les ministres présents à La Courneuve (Seine-Saint-Denis) lors du dynamitage de l'immeuble Renoir. "Construisez avant de détruire !" criaient-ils. Jean-Baptiste Eyraud, leur porte parole, craint que les démolitions de HLM fonctionnent comme une "centrifugeuse sociale", rejetant les locataires les plus fragiles aux confins de banlieues lointaines. A Lille, affirme-t-il, certains bailleurs sociaux ont proposé à des locataires d'immeubles promis à la démolition d'être relogés aux marges de l'agglomérations, "dans une zone en difficulté ou dans des barres vieillottes".

Certains chercheurs observent pourtant un mouvement inverse et constatent que souvent le ménages pauvres "s'enkystent" dans certaines cités. "Les familles précaires qui vivaient dans l'immeuble démoli et qui ont été relogées par l'organisme HLM, se retrouvent souvent à proximité des leur ancien domicile" explique Antoine Haumont du centre de recherche sur l'habitat à l'école d'architecture Paris Val de Seine, en se fondant notamment sur une enquête consacrée à la démolition d'un immeuble de 150 logements dans la cité des Bosquets, à Montfermeil (Seine Saint-Denis) au début des années 1990.

Aux locataires il avait été proposé d'être relogés sur place ou d'obtenir un toit ailleurs. Ceux qui sont restés, pour préserver les lieux qu'ils y avaient tissés ou parce qu'ils n'avaient pas les moyens de partir, présentaient un profil socio-démographique très marqué : 83% étaient non imposables, contre 76% pour ceux qui avaient quitté la cité ; dans 73% des cas, le chef de famille n'avait pas la nationalité française, contre 61% ; 27% d'entre eux étaient ouvriers spécialisés contre 10%. "La composition du peuplement du quartier s'est aggravée alors que l'on cherchait la mixité au départ", comment Antoine Haumont. "Démolir ne permet pas en soi de déconcentrer le nombre de pauvres, affirmait Claude Brévan, déléguée interministérielle à la ville, lors d'un débat en 1999. Au contraire, cela conduit souvent à reconcentrer les populations les plus fragiles".

Ce phénomène peut-il être contrebalancé par la venue de nouveaux ménages ? Dans un supplément paru en décembre 1995, Les cahiers de l'Iaurif (Institut d'aménagement et d'urbanisme de la région Ile de France) en doutaient au vu du bilan de quatre opérations de démolition à Chanteloup les Vignes (Yvelines), la Courneuve, Meaux (Seine et Marne) et Orly (Val de Marne). "La population qui arrive dans les logements reconstruits n'est pas celle qui était attendue, même dans le cas des accessions à la propriété, soulignait la revue. Elle n'est pas très différente socialement de celle résidant dans ces quartiers". (…)