Sur l’IVG et la fin de vie

Le témoignage d’un médecin, paru dans La Croix, le 5 février 2014

 

J’étais lycéen en 1975 lorsque la loi Veil sur l’IVG fut promulguée… Je n’étais pas loin de penser à l’époque qu’il fallait mettre un terme à ces situations exceptionnelles d’avortements illégaux de femmes en détresse et leur donner un cadre légal. Je voulais être médecin de toutes les vulnérabilités, mais j’en oubliais certaines. Tout au long de mes études puis en m’installant comme médecin généraliste, j’ai vu évoluer les motivations de l’IVG. Ce qui devait correspondre à une situation exceptionnelle de grande détresse a pu devenir quasiment un simple accident de contraception (…).

Dans ma pratique concrète, j’ai vu disparaître du carnet d’information sur l’IVG les précisions concernant les différentes aides possibles si on décide de ne pas y recourir. Le respect du délai légal de sept jours est fortement mis à mal par l’arrivée en 2004 de la pilule abortive, qui nécessite de ne pas dépasser les 7 semaines d’absence de règles.

En 2009, nouvelle transgression : on rend obligatoire la proposition de triple test à la fin du 1er trimestre de grossesse. La femme peut décider si elle veut faire ce test qui ne donne pas de certitude de la présence d’un enfant trisomique mais débouche, s’il est positif, sur d’autres examens qui ont une certaine dangerosité pour l’enfant (…). Mais le débat est-il seulement là ? Plus de 90% des femmes souhaitent faire ce test. Comment leur en vouloir ? L’Etat légitime cette possibilité et ne leur donne pas, non plus, cette fois-ci, les moyens de la réflexion. Ce qui est légal est devenu moral au nom d’une certaine humanité. Et nous, médecins, quelle curieuse impression d’avoir dans nos patients encore pour l’instant des patients trisomiques qui sont si particuliers, si attachants, même s’ils bouleversent  le plus souvent nos temps de consultation (…)

Nous voilà en 2014 avec deux projets dans la continuité logique, je pense. L’un consiste à supprimer du texte de la loi IVG la notion de détresse, et de la faire intégrer dans une loi sur la contraception toute banale. Qui y aurait cru en 1975 ? Peut-être même pas les promoteurs de cette loi Veil. Enfin, au niveau européen, il y a eu une tentative de suppression de l’objection de conscience des soignants.

L’autre projet sera cette loi sur l’euthanasie toujours et encore au nom de cette humanité qui résout la souffrance par une proposition de mort. Le législateur ne supporte pas la vulnérabilité qui fait pourtant partie de notre humanité. Il ne reconnaît pas cette dignité intrinsèque quelle que soit notre situation humaine. (…)

Je ne ferai jamais cette transgression. Cela irait contre ma foi en l’humain et cela changerait complètement mon rapport au patient. Le soignant qui adhère au projet euthanasique de son patient lui fait comprendre qu’effectivement la maladie risque de lui faire perdre sa dignité d’homme. Il lui refuse cette vulnérabilité et accepte cette transgression (…).

Je ne peux pas prétendre que nous pourrons résoudre toute la détresse humaine en refusant la transgression, mais je suis convaincu que ce choix d’éliminer un être humain au nom de la détresse et du refus de lui reconnaître une dignité humaine est un leurre dont on peut craindre qu’il nous conduise très loin.