Dans le journal la Croix du 7 février 2014

Un entretien avec Chantal Delsol, philosophe et historienne

 « Notre temps est un retour du paganisme »

Dans son dernier essai, Les pierres d’angle. A quoi tenons-nous ? (Cerf), la philosophe et historienne des idées politiques Chantal Delsol explique pourquoi « on ne se défait pas de soi ». Thèmes abordés :
- la responsabilité individuelle face au pouvoir
- vérité et mythes
- progrès, espérance ; temps circulaire et paganisme ; écologie
- les Lumières et le christianisme en France, aux Etats-Unis, en Ecosse

 Question  : De quelles « pierres d’angles » craignez-vous la disparition ?

Chantal Delsol : Nous sommes attachés au progrès et nous contestons le temps fléché qui en est la trame. Nous tenons à la dignité humaine inaliénable et nous mettons en cause la royauté de l’homme qui seule peut la garantir. Nous voulons l’universalisme et nous dénigrons l’idée de vérité sans laquelle il n’existe plus. Nous courons vers ce dont nous ne voulons pas.

Etes-vous bien certaine que « là où nous allons, nous ne voulons pas aller ?

C.D : Oui. Je suis persuadée, par exemple, que la plupart de nos contemporains ne veulent absolument pas abandonner les prérogatives de la conscience personnelle. Ils veulent que l’ultime instance morale reste la décision intime d’Antigone. Ils raisonnent ainsi quand ils défendent les tribunaux internationaux, où l’on punit des sbires qui ont obéi à des génocidaires sans se révolter contre les ordres . Seulement ils ne veulent pas assumer tout ce que cela suppose comme responsabilité personnelle. Il en va de même pour l‘espérance et pour la liberté.

 Au fond, ne désignez-vous pas une forme de retour au paganisme ?

C.D. : Bien sûr. Notre temps est beaucoup moins un nihilisme, un relativisme qu’un retour au paganisme. Celui-ci existe partout, en Occident et en dehors de l’Occident et représente pour ainsi dire la soupe primordiale de l’humanité. A partir du moment où s’efface la chrétienté, c'est-à-dire l’influence prédominante du christianisme sur les lois et la morale sociale, alors les lois et la morale se paganisent. Je donne en exemple l’eugénisme. Toutes les sociétés pratiquent l’eugénisme, sauf la nôtre. Dès que la chrétienté s’efface, l’eugénisme réapparaît.

 Vous soulignez l’ambiguïté du primat de l’écologie. Pourquoi ?

C.D. : A la fois l’écologie représente le seul courant de pensée capable de poser la question : «  Que faut-il conserver ? » et ne se contente pas de dire : « Il faut tout détruire ». Mais aussi l’écologie, dans sa révolte contre la culture prométhéenne, se rend capable ici ou là de renverser jusqu’à l’espérance, et de retourner au temps circulaire, ce qui est précisément un élément substantiel du paganisme.

 Pourquoi insistez-vous sur l’importance du temps « fléché » ?

C.D. : Parce qu’il indique la sortie du monde immanent (l’« évasion » dont parlait Lévinas), et donc le progrès. Il est la condition sine qua non de l’existence de l’espérance, et aussi celle de la liberté. Car il n’y a pas de liberté dans le temps circulaire : il n’y a qu’un destin. Tout ce que nous sommes lui est retiré.

 La vérité peut-elle encore orienter une vie ?

C.D. : La recherche de la vérité peut orienter une vie si l’on croit à la vérité… Les humains, s’ils ne peuvent pas se passer de la morale, peuvent parfaitement se passer de vérité. Nous sommes les seuls à être une culture du logos, de la parole. Les autres sont des cultures du muthos, du mythe. Ces dernières sont grandes et belles tout autant que nous, et comme disait Péguy : « Elles ne s’en sont pas portées plus mal… ». Mais, ce que je crois, c’est qu’une fois connue l’ide de vérité, il serait très difficile d’en abandonner les promesses. Revenir aux mythes est sans doute une tentation, mais je ne vois pas que cela puisse contenter une culture qui a connu autre chose.

 L’esprit des Lumières a-t-il « avalé » le christianisme ?

C.D. : L’esprit des Lumières a récupéré le Salut pour le transformer en progrès en le laïcisant. En ce sens il a repris le christianisme, mais l’a perverti en le dépouillant de la transcendance, ce qui change tout : le processus devient impatient et matérialiste. Mais on ne peut certainement pas dire que l’esprit des Lumières a évincé le christianisme en l’avalant. Les seules Lumières qui aient tenté d’évincer la religion sont les Lumières françaises (ni les Lumières américaines, ni les Lumières écossaises n’en ont fait autant, au contraire). Ensuite parce qu’après les premières déceptions de la modernité, on aperçoit clairement que le progrès est corrélé à l’espérance, ou alors n’est plus. Privées de transcendance, les Lumières françaises cessent de croire au progrès et se résignent au temps circulaire : c'est-à-dire qu’elles s’éteignent.

Sommes-nous arrivés au bout de nos libertés démocratiques ?

C.D. :: nous sauverons les libertés démocratiques si nous cessons de transformer l’émancipation des Lumières en religion intolérante et inquisitoriale. Pour l’instant, la folie du consensus traduit un despotisme technocratique.

 N’est-il pas trop tard ?

C.D. : Cela dépend pour quoi. Nous ne restaurerons pas chrétienté, en tout cas pas avant longtemps ! Mais le christianisme lui-même n’est pas en péril. Il existe et se développe. Probablement est-il plus vertueux en situation minoritaire.