Les Maîtres censeurs

par Elisabeth Lévy
JC Lattès



Notes de lectures prises par Henri Prévot

"L'homme est-il moral ou historique ? Morale ou histoire, la frontière existe, mais peut-être traverse-t-elle chacun de nous " se demande E. Lévy en conclusion de son ouvrage.

Depuis Antigone, ces questions ne sont pas tout à fait nouvelles. Ce qui marque ces dernières années, c'est plutôt le fait que le débat est impossible puisque un certain camp refoule son adversaire dans le camp du crime avant même toute discussion, qu'il s'agisse de la question des immigrés, de la discipline, de l'éducation de la jeunesse, des valeurs familiales, de la nation, de l'effort, de l'art moderne, de l'étude sociologique etc. 

Le grand mérite d'E. Lévy est de décrire cet impossible débat, de démonter les mécanismes de cette incroyable censure, à partir de nombreux exemples, avec verve mais sans méchanceté.

H.P.
Parmi les sujets abordés : la nation (Juppé , Chevénement, la construction européenne), l'extrême droite (ses électeurs, interdiction de seulement l'étudier),   l'immigration (Gauchet, la cabale contre P. Yonnetinterdiction de seulement l'étudier ), la guerre du Kosovo (affaire Debray) , un cas de retour à la censure (affaire Camus) , la critique de l'art contemporain

On peut lire la quatrième de couverture.

Avant de citer quelques passages significatifs du livre, voici quelques belles réflexions de portée générale citées par E. Lévy :

- De Claude Lévi-Strauss aux Nations Unies en 1971

"Il n'y a rien d'inadmissible dans le fait de placer un mode de vie au-dessus de tous les autres, ou de ne pas être attiré par des individus ou des groupes dont le mode de vie, respectable en soi, est très éloigné du système auquel on est traditionnellement attaché. Cette incommunicabilité relative n'autorise évidemment personne à opprimer ou à détruire les valeurs qu'il rejette ni leurs représentants ; mais à cette condition, elle n'a rien de répugnant. Elle est peut-être le prix à payer pour que soit préservé le système de valeurs de chaque communauté ou de chaque famille spirituelle et pour qu'il trouve en lui-même les ressources nécessaires à son renouvellement."

- De Paul Valéry (cité par Claude Imbert dans le Point du 11 octobre 1997)

"Le métier des intellectuels est de remuer toute chose sans le contrepoids des actes réels. Leurs propos sont étonnants, leur politique dangereuse. Ils sont des excitants sociaux avec les avantages et les périls des excitants en général."

- De Chateaubriand dans les Mémoires d'Outretombe (4ème partie, livre 44)

Au sujet d'une "société universelle qui n'aurait point de pays particulier" : "Qu'en résulterait-il pour ses mœurs, ses sciences, ses arts, sa poésie ? Comment s'exprimeraient des passions ressenties à la fois à la manière des différents peuples dans les différents climats ? Comment entrerait dans le langage cette confusion de besoins et d'images produits des divers soleils qui auraient éclairé une jeunesse, une virilité et une vieillesses communes ? Et quel serait le langage ? Sous quelle règle semblable, sous quelle loi unique existerait cette société ? Comment trouver place, sur une terre agrandie par la puissance d'ubiquité, et rétrécie par les petites proportions d'un globe souillé partout ? Il ne resterait qu'à demander à la science le moyen de changer de planète"

- De Jean-Paul II : "La vie en-dessous, là où sont les gens" 

De Tzvetan Todorov qui rappelle la distinction entre "l'individu moral, qui soumet "sa propre vie à des critères du bien et du mal dépassant ses satisfactions ou plaisirs" et le moraliste qui "soumet à de tels critères la vie de ceux qui l'entourent" : "il tire sa vertu uniquement de la dénonciation de leurs vices".

- D'Orwell : "Parler de liberté n'a de sens qu'à condition que ce soit la liberté de dire aux gens ce qu'ils n'ont pas envie d'entendre" 

Dans la suite, on lira des citations du livre, en général textuelles sauf indication contraire.

"L'électeur du Front national est un salaud" … Bernard Tapie, l'inventeur de cette brillante formule, a disparu depuis longtemps de la scène politique. L'idée n'en reste par moins ancrée dans les esprits du peuple de gauche. Avec le diable, on sait bien qu'il ne faut pas dîner. Avec l'électeur du FN on ne parle pas. Et on en est fier. Reste qu'on voit mal comment on peut prétendre lutter contre un parti sans convaincre ses électeurs qu'il leur propose de fausse solutions - fausses avant d'être immorales. Et il est impossible de convaincre son interlocuteurs sans lui parler. On ne saurait donc s'étonner de la faiblesse théorique d'une accusation qui assimile racisme, xénophobie et national-populisme, pour en arriver à confondre antiracisme, antilepénisme et antifascisme.

Chacun sait bien que ces populations étrangères (immigrées) sont destinées à faire souche et à devenir une composante permanente de la nation. Seulement, comme l'explique Marcel Gauchet (le Débat n° 60) : "cette transformation présente la particularité intéressante d'avoir totalement échappé, de bout en bout, à la décision et au débat démocratiques (…). C'est de cette blessure au sentiment de souveraineté que va surgir et grandir le vote en faveur du Front National." Mais la machine à fustiger les doutes fonctionne plus que jamais. Toute interrogation et proscrite. La société multiculturelle ne saurait être qu'un enchantement. (…) Il ne reste qu'à dénoncer ceux que n'enthousiasme pas la "France métissée", à stigmatiser ceux qui se laissent envahir par le "fantasme sécuritaire". (…) Dans la foulée, on prend l'habitude de désigner rituellement le Front national comme un parti antidémocratique, voire fasciste. (…) L'antilepéniste convaincu et sincère fait entrer en jeu ses inébranlables convictions. S'il arrivait au pouvoir, il abolirait la démocratie, dit-on. Et Hitler - n'est-ce pas ? - est arrivé au pouvoir légalement".

A quoi on peut opposer trois arguments. Tout d'abord, la démocratie ne peut sanctionner que des actes. Elle se perd en terreur si elle réprime les pensées ou les intentions. D'autre part, quand un parti non démocratique remporte les élections, il est déjà minuit.(…). Surtout, on ne combat pas plus une société par l'imprécation qu'on ne fait disparaître une force politique par l'interdiction.

En mai 1990 (peu après l'affaire de Carpentras), Alain Juppé déclare que les gaullistes devraient fournir aux Français "des points de repère comme l'attachement à la nation, à la patrie, à la fierté nationale". La réplique de Politis est exemplaire de ce qu'il ne faudrait pas faire : "Dans le contexte actuel pourquoi insister lourdement sur la nation et sur la patrie ?. Comment lutter contre le FN en distillant l'esprit chauvin et agressif ?". A ce stade, la bataille est déjà perdue (…). Cette situation ouvre un boulevard au Front qui a beau jeu de se présenter comme le parti antisystème. (…). Citons Marcel Gauchet : "Un mur s'est dressé entre les élites et les populations, entre une France officielle, avouable, qui se pique de ses nobles sentiments, et un pays des marges qui puise, dans le déni opposé à ses difficultés d'existence l'aliment de sa rancœur". De lui encore : "les secours spirituels de l'antiracisme tombent à pic pour faire oublier l'abandon à peu près complet des buts et des moyens du socialisme classique auquel le malheur des temps oblige à se résoudre. Il n'a pas fallu moins que ce providentiel génie du mal pour que le parti du bien parvienne à dissimuler qu'il était nu". D'où le désarroi observable lors de l'éclatement du FN dans certains milieux de l'extrême gauche humanitaire où l'antifascisme est devenu un mode de vie.

Lorsque celui qui entend comprendre court le risque d'être accusé de justifier, le travail intellectuel est subordonné à la dénonciation rituelle, au risque d'être recouvert par elle. "On veut à la fois démystifier et démoniser, écrit Taguieff, on oscille entre l'analyse critique du programme et l'imprécation rituelle, on hésite entre la réfutation rationnelle des thèses frontistes et l'injure codifiée. La co-présence du rationnel et du magique est contre- productive".

Au début de 1993, la prestigieuse collection Gallimard s'apprête à publier dans la collection Le Débat l'insupportable récit d'un voyage au cœur du malaise français. (…) L'auteur, Paul Yonnet s'en prend à ce qu'il appelle le néo-antiracisme des années 80, incarné par SOS-Racisme. Le livre est descendu en flammes trois semaines avant sa mise en librairie. Dans le Nouvel Observateur, sous la plume de Laurent Joffrin l'intelligentsia française, subitement représentée pour l'occasion par une chercheur jusque là peu connu du grand public, "se vend à Le Pen". Pour L. Joffrin, "la vérité c'est que SOS Racisme est l'expression achevée de l'identité française". La discussion est close. Exprimer un autre point de vue, c'est forcément être raciste. Or, la thèse du Voyage de Yonnet est que le néo-racisme, qui fonctionne comme idéologie de substitution pour la gauche anciennement marxiste et jacobine, propose précisément une vision panraciale de la nation. Il estime que le creuser au sein duquel les différentes origines auraient pu continuer à construire ensemble l'identité de la France a laissé la place, notamment dans le discours des "potes" et dans celui de la gauche, à un machine à exalter les différences ethniques et les appartenances communautaires. A quoi s'ajoute toujours selon Yonnet, un "sociocentrisme négatif qui conjugue dégoût de soi et idéalisation de l'autre" ; le blanc, c'est le beauf, cette image répulsive du "populo" incapable de s'adapter aux nouvelles valeurs. A l'inverse, l'immigrant est, à l'image de l'ouvrier d'hier, l'agent de la régénération nationale. En conséquence, Yonnet accuse ce néo-antiracisme différentialiste d'avoir fabriqué du racisme. Et ce, dans les deux sens. Le sociologue fait écho aux inquiétudes, réelles et profondes à défaut d'être correctes, d'une partie de la population. "Ce livre, explique-t-il, est un livre sur la mort et sur l'angoisse. Non pas sur la mort individuelle, mais sur quelque chose de bien pire, sur ce qui rend supportable la mort des individus parce qu'elle lui donne un sens, sur la certitude d'avoir été un maillon de la continuité collective, ce sentiment de sécurité identitaire minimal et proprement humain qui autorise à œuvrer sans développer d'insupportables angoisses sur l'avenir du groupe". Quelques années plus tard, le refus de voir la fragmentation ethnique qui s'opère dans les quartiers difficiles conduira les professionnels de la bonne conscience à observer durant plusieurs semaines un silence pesant lorsque de jeunes Français d'origine maghrébine s'en prendront à des école juives ou à des synagogues. Quant à l'embarras des antiracistes vertueux devant le spectacles de petits Français sifflant la Marseillaise (au stade de France en octobre 2001), il se passe de commentaires. Successeur de Harlem Désir à la tête de SOS Racisme, Malek Boutih lui fera d'ailleurs effectuer un virage à 180 degrés et reconnaîtra courageusement les conséquences désastreuses de la logique victimaire appliquée à ces jeunes Français qui désignent leurs concitoyens, plus blancs et, il est vrai, plus riches, par le vocable "les Français".

E. Lévy montre comment ce livre, le Voyage, a été étrillé dans Le Monde et Libération, son auteur, Yonnet étant qualifié "d'idéologue de la droite extrême". Elle poursuit : "De fait, le livre de Yonnet est réellement contestable. Justement, on ne prend pas la peine de le contester. Les idées qui y sont défendues sont parfaitement discutables. Justement, on ne prend pas la peine de les contester. C'est là tout le problème" Puis : "En réalité, ironise E. Lévy, Yonnet est le bienvenu. Alors que la gauche connaît une période calamiteuse, qui sera tristement résumée comme la "décennie de la corruption" (Y. Mény), le sociologue, en s'en prenant à l'icône de la gauche "sympa" annonce un retour de la peste brune qui constitue un efficace dérivatif. On ne va pas hésiter alors que le fascisme est à nos portes". Car continue E. Lévy sur le même registre, voilà le vrai e le seul danger. Et de terminer son chapitre ainsi : "On ne vas tout de même pas se soucier du délitement du lien social, du chômage de masse et autres vétilles. Ces questions-là sont bonnes pour les populistes."

Dans le chapitre suivant, E. Lévy analyse l'action des "vigilants", qui se sont donné comme mission de débusquer toute amorce de réflexion et toute relation pouvant, selon eux, nourrir ce fascisme latent toujours prêt à resurgir. Il faut dénoncer les mauvaises fréquentations. Elle montre notamment comment ce réseau des "vigilants" a failli rejeter hors du débat intellectuel un homme comme P.A. Taguieff, coupable d'avoir étudié en tant que chercheur, le fonctionnement et l'évolution de l'extrême droite en France. Comme le dit P. Thibault : "Cette affaire s'inscrit dans un vaste processus de dépossession démocratique, engagé à un moment où on pouvait espérer que la mort du communisme allait mettre fin à la guerre civile franco-française. Or il s'agit au contraire de fuir les contingences de la délibération". Le placement sous tutelle, par les "vigilants", de la vie intellectuelle française se traduit par l'instauration, implicite mais claire, d'un nouveau code de censure en même temps que les personnalités, institutions ou milieux habilités à le mettre en œuvre sont désignés. Quand Jean Jaurès et Maurice Barrès pouvaient, à l'Assemblée nationale, polémiquer fermement sur le fond mais avec une extraordinaire courtoisie dans la forme, "la loi vigilante" exige que tout fil soit rompu. L'interdit s'étend de proche en proche à l'homme qui a vu l'homme qui a vu l'homme.

Dans un autre chapitre "la question interdite", E. Lévy montre comment il était interdit de poser la question suivante, concernant les tirs d'obus sur le marché de Sarajevo en février 1994 : "D'où sont partis ces tirs, des rangs Serbes ou Bosniques-musulmanes ?" Elle montre que la réponse, aujourd'hui, n'est pas connue et cite plusieurs faits pouvant conduire à la réponse interdite.

Même le critique d'art est sujet à cette vigilance. Critiquer l'art contemporain, c'est montrer de la complaisance aux thèses fascistes, comme le laisse entendre, entre autres, Anne Rey dans le Monde du 14 avril 1995 : "Faurisson a commencé sa carrière en critiquant les Chants de Maldoror" dans un article au titre éloquent "l'avant-garde révisée". E. Lévy donne un impressionnant florilège de citations allant dans ce sens : à ceux qui critiquent l'art contemporain, on n'oppose pas des arguments ; on leur dénie le droit de parler.

Il faut être vigilant sur tous les fronts : la démographe de l'INED étudiant l'intégration des populations issues de l'immigration se doutait-elle de la tempête qu'elle allait soulever en recherchant des informations sur l'origine des personnes étudiées ? Non seulement une controverse mais aussi des attaques personnelles. Pour H. Le Bras "la démographie est en passe de devenir, en France, un des moyens d'expression du racisme" ; pour lui, "ni le lieu de naissance, ni l'origine des parents ne peuvent être utilisés pour définir l'individu". Avec E. Lévy "on aimerait bien savoir ce qui définit un individu, dès lors que son histoire et sa famille doivent être oblitérés". Selon l'expression de Taguieff, "certains pensent qu'il suffit d'abolir le mot race du vocabulaire pour supprimer le racisme".

Dans le chapitre "Pas fraîche ma France ?", E. Lévy constate d'abord que l'on n'avait pas le droit de prononcer certaines critiques à l'encontre de D. Cohn Bendit, appelé par les Verts à conduire leur liste aux élections européennes en 1999. Ainsi Chevénement estime que "les Verts ont choisi d'aller chercher Cohn-Bendit en Allemagne pour essayer de faire des voix. Daniel Cohn Bendit, dont je ne conteste pas la verve, est un peu le représentant des élites mondialisées - ce qu'un essayiste, Gilles Châtelet, appelle l'anarchisme mercantiliste : l'idéologie de ceux qui voient dans le marché, en définitive, la ruse anarchiste de l'histoire". L'affaire des élites mondialisées ne fait que commencer ; loin de discuter des idées ou analyses sous-jacentes, la mise en scène de la divergence entre deux dirigeants politiques va enfin permettre à l'intelligentsia de s'adonner à son jeu de rôles favori, Résistants contre Collabos. Dix jours plus tard, Cohn Bendit, dont l'opposition au nucléaire est bien connue, ayant affronté une vive opposition des ouvriers de La Hague qui ont pris la visite qu'ils leur a faite pour une provocation, s'avisent que la véritable raison de cette colère est l'expression employée par Chevénement : "élites mondialisées" : c'est une injure antisémite. Haro sur cet "antisémitisme rampant" ; Colombani dénonce le réveil d'une "bien vieille France". dans le Monde, Philippe Sollers sort un article remarqué : "la France moisie", faite de "moisis sans bruit", de "rentiers heureux", qui a toujours détesté pêle-mêle les Allemands, les Anglais, les Juifs, les Arabes, les étrangers en général, l'art moderne, les intellectuels coupeurs de cheveux en quatre, les femmes trop indépendantes ou qui pensent, les ouvriers non encadrés et, finalement la liberté sous toutes ses formes. "Au 20ème siècle, la France moisie a eu un espoir pendant quatre ans mais supporte très difficilement qu'on lui rappelle l'abjection de la Collaboration." E. Lévy commente : certes l'Occupation fut une période absolument délicieuse pour la population qui célébra dans l'allégresse l'entrée des troupes allemandes. Certes les collaborateurs actifs ne se recrutèrent jamais dans une élite élégante, cosmopolite mais uniquement dans cette "France moisie" des clochers, des villages, du drapeau tricolore et de la Marseillaise".

Comme le constate J.F. Kahn, "chacun s'enfermant dans le bunker de son clan, de sa caste, de son nombril ou de sa corporation, personne n 'écoute plus personne. on débat comme on tue. L'intolérance est devenue le dernier chic. Peut-on faire référence à des "valeurs" sans être déporté à Vihy, à une "morale" sans être livré à Mgr Lefebvre, à la nécessité d'un minimum d'ordre civique sans être pinochétisé, évoquer l'existence de classes sociales sans être identifié à Pol Pot ? Autrement dit, peut-on encore ne point se soumettre à l'orthodoxie libérale libertaire sans être condamné au bûcher ?" (Marianne 8-14 février 1999). La réponse de Sollers, nous dit E. Lévy, a le mérite de la clarté. Qui n'est pas avec moi est contre la liberté. Et voilà Chevènement sacré par Sollers, commandant en chef de "la France moisie". Bernard Henry Lévy se mêle à la querelle et déclare à Marianne : "Il serait parfaitement démontrable que Chevènement est fondamentalement un idéologue maurassien. Il a les réflexes d'un maurassien, il a l'idéologie d'un maurassien : lorsqu'il se pense "de gauche", lorsqu'il s'en prend à l'argent, au grand capital, à l'impérialisme, comme il l'a fait plus jeune, il est toujours maurassien". E. Lévy s'étonne qu'un intellectuel, normalien de surcroît et connaisseur de l'histoire des idées politiques, se contente de ce genre d'assertion en guise de démonstration.

Dans un chapitre sur la guerre du Kosovo, E. Lévy note que le quasi-unanimisme, observé pendant la guerre elle-même n'eut d'égal que la violence avec laquelle les points de vue dissidents furent rejetés dans le camp du crime. "Révisionnisme", "falsificateurs", "complices de la barbarie", peu d'invectives furent épargnés à ceux qui refusaient d'admettre que la justice était au bout du fusil.: "Chevènement, Le Pen Même combat ? Je ne dis pas cela" précisait Bernard Henri Lévy, détectant toutefois entre tous les opposants à la guerre "une identité de réflexes (…), une même vision torve non seulement de la France, mais de l'Europe et de la morale".

E. Lévy rappelle quelques faits qui ne vont pas dans le sens de l'information officielle. Par exemple, l'existence d'un prétendu plan prémédité de déportation dit "fer à cheval" a été "révélée" par le ministre allemand de la défense et présentée comme une justification de la guerre ; or ce plan s'est révélé être un faux fabriqué par les services secrets allemands.

Dans l'atmosphère de l'époque, "belliqueuse et compassionnelle", refuser de faire chorus revient à signer un ordre de bannissement comme le montre la réaction à la "lettre d'un voyageur au président de la République", publiée par le Monde, par laquelle Régis Debray faisait part de ce qu'il avait observé et de ce qu'on lui avait dit. E. Lévy remarque que le plus significatif est qu'un détail, parfaitement véridique, vaudra à Debray d'être cloué au pilori. Cette phrase ne lui sera pas pardonnée : "A Pristina, où vivent encore des dizaines de milliers de Kosovars, on peut déjeuner dans des pizzerias albanaises, en compagnie d'Albanais" - insupportable puisque, selon l'information omniprésente, Pristina était réduite à l'état de ruines fumantes. Parmi toutes les insultes reçues par R. Debray que cite E. Lévy celle-ci, de Bernard Henry Lévy dans le Monde : "Debray n'est pas Drieu. Ni Belgrade, Berlin. Mais enfin… D'une certaine façon, nous y sommes" et celle-ci, d'Alain Joxe, spécialiste en stratégie, qui détecte chez celui qui était son ami des symptômes de "crétinisme international" et l'accuse de mener une "campagne révisionniste" - or l'on sait que dans le lexique idéologique français le terme de "révisionniste" est de ceux qui tuent : toute personne s'écartant du point de vue majoritaire est révisionniste et tout révisionnisme vaut négation de la barbarie. Avec pour résultat de criminaliser toute divergence.

La présentation que fait E. Lévy de l'affaire Camus, dans le chapitre "renvoyer la censure" est fort instructive, elle aussi. Camus avait écrit dans son ouvrage la Campagne de France, publié par Fayard, à propos de l'émission de France Culture Panorama de 1994 : "Cinq participants, et quelle proportion de non-juifs, parmi eux ? Infime, sinon inexistante. Or je trouve cela non pas tout à fait scandaleux, peut-être, mais exagéré, déplacé, incorrect. Et non je ne suis pas antisémite. Et oui, je trouve que la race juive a apporté à l'humanité une des contributions spirituelles, intellectuelles et artistiques parmi les plus hautes qui soient; et oui je trouve que les crimes antisémites nazis constituent probablement le point le plus extrême qu'ait atteint l'humanité dans l'abomination. Mais non, non et non, je ne trouve pas convenable qu'une discussion, préparée, annoncée, officielle en somme, à propos de l'intégration dans notre pays, sur une radio de service public, au cours d'une émission de caractère général, se déroule presque exclusivement entre journalistes et intellectuels juifs ou d'origine juive". Ce pointage peu ragoûtant a de quoi choquer, bouleverser même. Est-ce raciste de considérer que la Service public doit se garder de toute préférence communautaire, et ceci quelle que soit la communauté ? Or les réactions sont violentes. Peut-être eût-il été préférable, écrit E. Lévy, que la question abordée par Camus ne fût jamais posée. Mais puisqu'elle l'était, mieux aurait valu l'affronter, sauf à prendre le risque d'accréditer le sentiment trouble qu'elle risquait d'ébranler quelque inavouable construction. La directrice de France Culture polémique avec le directeur du journal Le Temps de Genève qui avait évoquer l'affaire sans mentionner les passages litigieux : "que penser, écrit-elle, d'un silence partiel qui pourrait être compris comme une approbation tacite ?". Ce à quoi son interlocuteur rétorque : "si je vous comprends bien, s'interroger sur la proportion de collaborateurs juifs d'une émission de France Culture est une insulte à la mémoire. Permettez-moi de trouver cet amalgame parfaitement abusif (…) J'ai le sentiment qu'à vous suivre, on finira par être taxé de complice des exactions nazies et de l'Holocauste pour le seul motif qu'on s'interroge sur l'attitude d'estimés confrères juifs. C'est tout de même un comble". En réalité, il pose la "bonne question". On lit en effet dans Le Monde sous la plume de P. Kéchichian : "L'humanité, et pas seulement la composante juive de celle-ci, a besoin du culte de la mémoire et du respect des morts. Nier même à mots couverts, la validité et la légitimité de cette piété ne pouvait que provoquer la colère et le scandale". E. Lévy demande qu'on lui permette de contester la validité et la légitimité permanente du culte : honorer n'est pas adorer et les ombres d'Auschwitz ne peuvent être requises pour remplacer ce Dieu venu mourir en Occident.

A la suite de ces polémiques, le livre fut retiré de la vente (la censure avait réussi) ; les insultes ne cessent pas ; l'accusé réplique. Quand il nie avec la dernière énergie être antisémite, ses adversaires triomphent : "comme bien des propagandistes de thèses racistes, Renaud Camus déclare qu'il n'est pas antisémite" décrète par exemple Catherine Tasca, ministre de la Culture. Puis l'éditeur décide de rééditer le livre, expurgé par leur auteur des passages litigieux. Une pétition agressive est publiée par Le Monde : "nous déclarons que les propos de Renaud Camus sont des opinions criminelles et donc que défendre, publier, republier son livre au nom de la liberté d'expression ou pour toute autre raison, c'est qu'on le veuille ou non, défendre des opinions criminelles et condamnables. Il faut le savoir. Cela ne s'expurge pas". La réponse de l'éditeur, Claude Durand est cinglante : " Même les censeurs les plus endurcis des totalitarismes du XX ème siècle n'avaient pas inventé la formule qui vient ici d'éclore à l'aube du siècle nouveau : dans un texte donné, l'interdiction des blancs".

Puis E. Lévy exerce efficacement sa verve sur les ministres et les éditorialistes qui veulent éduquer la jeunesse en leur disant : "vous avez le droit de déconner" - merveilleux oxymore, comme elle le dit tant il est vrai qu'il est difficile de "déconner" si tout est permis, et où un journaliste remarque que le député qui a proposé une loi qui limite le bruit des raves est un élu RPR du Vaucluse, voisin de la citadelle lepéniste d'Orange. C'est bien connu, remarque-t-elle, le virus frontiste comme celui de la fièvre aphteuse, vole à travers les airs !

Par ailleurs, la journaliste qui a rappelé dans l'Express quelques souvenirs de jeunesse de "Dany" publiés dans Le Grand Bazar ne se doutait pas de ce qui l'attendait ! Rares sont les commentateurs qui s'interrogent sur la nature de ce qui sourd du passé de ces deux personnages emblématiques que sont Joshka Fischer et Daniel Cohn-Bendit. Cet absolu de libération morale, cet imperium de la jouissance, n'auraient-ils pas à faire avec Les Démons de Dostoïevsky - avec le nihilisme du temps ?

Le dernier chapitre évoque la construction européenne et l'avenir de la France.. Célébrée par un discours qui cumule les séductions de la raison technicienne et de la mystique la plus exaltée, l'idéologie européenne prétend, par son auto-référentialité supposée, échapper à tout questionnement. Il faut croire qu'en matière européenne notre faculté de jugement est fortement amoindrie, tant il est vrai que l'Europe semble vouée à détruire sans pitié cet esprit critique que l'on dit pourtant européen. Dès 1946, cette mutation avait été anticipée par Bernanos dans une conférence intitulée "L'esprit européen et le monde des machines" ; non sans désespoir, l'écrivain voyait dans l'économisme le drame spirituel de l'Europe : " Le cadavre en décomposition ressemble beaucoup à un monde où l'économique l'a décidément emporté sur le politique, et qui n'est plus qu'un système d'intérêts, antagonistes, inconciliables, un équilibre sans cesse détruit dont le point doit être cherché toujours plus bas (…) Et si vous demandiez leur avis aux vers et qu'ils fussent capables de vous le donner, ils se diraient engagés dans une prodigieuse aventure, dans la plus hardie, la plus totale de aventures, une expérience irréversible. Et pourtant il n'en est pas moins vrai qu'un cadavre n'a pas d'histoire ou, si vous aimez mieux, son histoire est une histoire admirablement conforme à la dialectique matérialiste de l'histoire. Il ne s'y trouve pas de place pour la liberté (…). L'erreur du ver du cadavre, aussi longtemps que le cadavre le nourrit, est de prendre une liquidation pour l'Histoire". De 1979 à 1999, la participation moyenne aux élections européennes tomba de 60 % à 50 %, et encore le vote est-il obligatoire dans quatre pays. Pour Paul Thibaud, l'incapacité à créer une citoyenneté de substitution est à l'origine de l'échec - démocratique et non technique - de la construction européenne : "Il y a quelque chose d'exclusif dans la citoyenneté. (…) Il ne s'agit pas d'exprimer un (des) attachements, ni même de dire à quoi je m'identifie plus ou moins. Mais de savoir quelle est, en dernière instance, le garant de ma participation à l'histoire en même temps que mes droits et libertés. Et de dernière instance, il n'y en a jamais qu'une" - ans "L'euro sans l'Europe", "manière de voir", n° 61.

Désormais, on ignorera avec constance les messages venant des urnes. La construction européenne devient, pour les élites, une voie de contournement du peuple. 

Dans la conclusion

Parmi les controverses relatées dans ce livre, certaines relèvent de l'épiphénomène quand d'autres engagent les grandes blessures de l'époque. Et pourtant, plus ou moins profondément enfouie derrière l'écume des choses, affleure la même question : que doit-on aujourd'hui nommer droits de l'homme ? A cette interrogation, en dépit des divergences ou peut-être à cause d'elles, nul ne peut se soustraire tant elle conditionne le fondement et le devenir de la civilisation. L'homme est-il moral ou historique ? Peut-être moral et historique ? Qui se place dan le camp de l'histoire peut être tenté d'assigner l'autre à une impuissance vertueuse. Morale ou histoire, la frontière existe, mais peut-être traverse-t-elle chacun de nous. Le débat, sans doute est un combat. il est temps qu'il cesse d'être une guerre.
 

4ème de couverture

Comment, de la chute du Mur de Berlin à l'effondrement des Twin Towers, les maîtres censeurs ont-ils succédé aux maîtres penseurs ? Comment, pour toute une génération, le débat des idées a-t-il échoué au tribunal de la morale ? Comment sur fond de mondialisation, la France est-elle devenue la plus provinciale des "bien pensances" ? Voici la chronique d'une décennie de plomb.

Inculpation du passé, judiciarisation des moeurs, climat de délation, hantise de la vigilance, manichéisme accusateur, diabolisation des dissidences… Mais aussi propagande spectacle, festivité sinistre et mépris du sens commun… Année après années, affaire après affaire, c'est la nouvelle censure, dans tous ses états, son idéologie, ses mécanismes, son pouvoir que révèle ici Elisabeth Lévy. Un livre iconoclaste, souvent irrésistible d'humour, toujours implacable de lucidité. Un livre libérateur, surtout, pour rouvrir le débat.

Journaliste, Elisabeth Lévy collabore, entre autres, à Marianne et à Cultures et dépendances, l'émission culturelle de Franz-Olivier Giesbert sur France 3. elle est aussi la secrétaire générale de la Fondation du 2 mars. Les Maîtres Censeurs, son premier essai représente l'aboutissement de dix ans de réflexion, d'enquêtes, de combats.