La République entre le glaive et le code

Examen de conscience d'un républicain

conférence donnée par Régis Debray en novembre 1998

organisée par l'AFMB.

Notes prises par Henri Prévot

L'AFMB est une association de personnes de toutes tendances politiques, qui s'interrogent en toute indépendance de partis et d'idées, sur l'avenir de la nation française - patrie et République. Elle a depuis changé de nom pour s'appeler désormais Fondation de 2 mars.

(Le fait que régis Debray, quelques mois après cette conférence, ait manqué de prudence au cours de son voyage en Yougoslavie n'ôte rien à l'intérêt de sa conférence.)

A la question "qu'est-ce qu'être citoyen", le discours édifiant sait fort bien répondre : c'est s'instruire pour voter, en homme averti de ses droits et devoirs. Réponse, claire et précise, qui évite cette autre question dont la première dépend sans doute : qu'est-ce qu'être patriote ? Tant le ridicule tue… A l'heure de l'Europe rose et verte, elle paraît plus que déplacée - réactionnaire.

Nous somme bluffés par une époque irréelle. Disons : exceptionnelle. Sans prendre un répit pour une fin, ni une pause pour une nouvelle ère, c'est un fait que la France et l'Europe occidentale n'ont pas connu dans l'âge moderne une aussi longue période de paix civile et internationale. Nous sommes la première génération de républicains français à laquelle il n'a jamais été demandé de souffrir mort et passion pour son pays. C'est à peine si nous nous souvenons que le lieutenant Péguy, après avoir fait l'éloge du service militaire, est mort en montant à l'assaut et Marc Bloch en criant "Vive la France !".

Au sujet de l'"esprit de défense" en France, aujourd'hui : Le plus stupéfiant n'aura pas été la prestesse avec laquelle le président Chirac nous a l'an dernier annoncé, au détour d'une interview à la télévision, sans débat parlementaire ni consultation populaire, la fin de l'armée de conscription. Plus ahurissant encore fut le naturel avec lequel nous avons accueilli le passage de l'institution à la profession militaire qui n'aura pas retenu une seconde l'attention de la classe intellectuelle. Je ne m'attarderai pas sur ce qu'insinue l'histoire passée, à savoir qu'un peuple qui se désintéresse de sa défense abdique bientôt sa personnalité morale.

Pourquoi cette distraction de notre part ? Et si nous avions fait retour collectivement au siècle des Lumières ? Armée de métier, aucun intérêt vital menacé, la noblesse ayant fait main basse sur les commandements, la guerre paraissant comme un jeu dépassé. Sauf quelques marginaux comme Saint Evremont, l'abbée Dubos, Roussseau ou Montesquieu, le droit fil de l'esprit public tenait alors qu'il est possible d'édifier une Cité à neuf sur la base d'une Constitution écrite et d'une Déclaration des droits. Mais de la République rêvée à la République vécue, il y a eu changement de références et comme de fondamentaux, tant l'incarnation a pris le Verbe à revers. "Raison, tolérance, humanité" avait été la devise des Lumières. "Passion, intolérance et patrie" fut l'affiche de l'an II. Les deux ne sont pas contradictoires et la première resta le but de la seconde.

Pour Condorcet, les conflits entre nations sont de simples ombres dues aux préjugés et que les Lumières dissiperont aisément. Le projet de Constitution qu'il a présenté en 1793 n'établissait pas de lien trop contraignant entre citoyenneté et nationalité (un an de résidence sur le territoire suffit). Anacharsis Cloots voulait une citoyenneté mondiale immédiate. Pourtant, l'inexorable triomphe de l'Un sur le Multiple n'est pas exactement ce dont témoigne une planète où l'ONU voit chaque année la naissance ou la renaissance de nouveaux égoïsmes nationaux. La République n'a pas été l'enfant des idées avancées du "siècle philosophique" mais de réalités que les Lumières ont soigneusement refoulées hors philosophie - il n'est que de voir les paroles de la Marseillaise.

Danton lance l'axiome le plus profond et sans doute le plus désespérant de ceux qui régissent les affaires humaines à savoir : "on ne détruit que ce que l'on remplace". Condorcet avait opposé à l'éducation nationale, qui est inféodation, l'instruction publique, qui est émancipation. Dans les faits, l'Ecole Républicaine a formé des soldats pour la nation autant et plus que des individus pour la Raison.

On touche au point décisif : qu'est-ce que la patrie ? La nation, plus le sentiment. Le droit, plus l'amour. Selon le mot admirable de Saint Just : "La patrie n'est point le sol, elle est la communauté des affections. - qui fait que, chacun combattant pour le salut ou la liberté de ce qui lui est le plus cher, la patrie se trouve défendue". Fulgurant court-circuit entre l'affectif et le collectif, le sentiment et le contrat.

Conséquence terrible et paradoxale : être prêt à mourir pour demeurer libre, c'est constater la faillite de la fraternité universelle, c'est opérer la confusion entre nation et territoire, entre émancipation et fermeture. Droit de se défendre et de se faire justice soi-même, constitutif d'une souveraineté internationale. La guerre n'est certes pas une idée morale ni républicaine, mais que resterait-il aujourd'hui de la République française, au moral, si elle s'était physiquement désarmée ?

La République française aura été à la fois une Nation-église et un Etat laïc ; un catholicisme sécularisé et la libre-pensée officialisée ; un verset de Péguy et un Propos d'Alain. La République française, une déchirure toujours à recoudre… Le code et le glaive : cette combinaison fait notre bonheur et notre malheur. Notre bonheur parce que "la justice sans la force est impuissante" ; notre malheur parce que "la force sans la justice est tyrannique".

Tout Etat a des frontières. Lesquelles sont des limitations mais aussi des protections. Les persécutés ne viendraient pas demander asile à une république si celle-ci n'avait pas de frontières qui les mettent à l'abri des fatwas et oukases.

Aujourd'hui, le "cerveau des émotions" reste bien caché ! De cette amnésie des émotions résulte une histoire tronçonnée : nos deux moitiés ont perdu toute symétrie. Nous voulons Monge sans Kléber, le Panthéon sans les Invalides. Nous avons relégué en marge tout ce qui touche à l'image, à l'affect, à l'épiderme et au musculaire.

La nationalité excède le consentement individuel. On ne m'a pas demandé mon avis pour naître, ni naître sur le sol français. La citoyenneté suppose, elle, un engagement réglé. Le droit républicain doit articuler la nationalité, qui est un lien de fait, à la citoyenneté, qui est un lien de droit. Fonder sur un droit sans l'histoire, sur la citoyenneté sans appartenance, c'est peut-être la forme laïque du péché d'orgueil spirituel, quand l'Esprit se croit seul. "Le spirituel est constamment couché dans le lit de camp du temporel" nous dit Péguy.

Il faut rappeler qu'il y a des particularités plurielles derrière la singularité universelle du sujet citoyen et qu'il faut des principes d'unité rationnels et abstraits, pour fédérer, dans une nation digne de ce nom, la pluralité des nous communautaires. Voilà un lieu de résistance positif à la raison du plus fort : la loi de l'Empire (marché unique, pensée unique) et la loi des tribus.

Entre "politique" et "sociologue", depuis une trentaine d'années, c'est l'abstraction sociologique qui a le vent en poupe : sur le politique mort, le sociologue pullule. Etre "national-républicain", c'est comme un vote de protestation minoritaire, une volonté de témoigner. Dans ce mot, le décisif, c'est le trait d'union qui clairement rattache et subordonne le particulier à l'universel. Je suis français avant d'être républicain et républicain avant d'être socialiste (c'est R. Debray qui parle). Et j'ai vu ailleurs à quoi ressemblerait un socialisme sans République.

La "société civile", au nom de la démocratie, s'est efforcée de ridiculiser la nation, jusqu'à réduire à quia l'autorité de l'Etat qui la défend et représente. Acculée, dans un réflexe de bête apeurée, la chose s'est alors hystérisée, donnant libre cours au ça, à l'instinctuel, au barbare. A ce qu'elle a de pire. Elle est devenue obscène. Front national. Devant quoi, le républicain a deux options ; passer le national par pertes et profits, en ringardisant et diabolisant tout ce qui y a trait parce qu'il ne veut passer aucun compromis avec l'immonde. Ou assumer contre vents et marées la dimension vénéneuse, mais en la civilisant, en l'assujettissant à plus grand qu'elle, en la modernisant, parce qu'il a l'intuition que l'abandonner aux barbares, c'est dévitaliser l'idée républicaine en la privant de son plus nourrissant support et qu'on ne prévient pas le repli identitaire en supprimant les papiers d'identité. (c'est nous qui soulignons ce passage central).

Sur l'Europe : Le Français astucieux estime que l'ambition française a désormais besoin de passer par une influence partagée pour atteindre ses buts. L'ennui est que l'Allemand, l'Anglais, l'Espagnol astucieux n'en pensent pas moins pour leurs buts à eux. Si l'Europe est la poursuite de quinze grands desseins par d'autres moyens, à partir de quand décidera-t-on que ces projets ont fusionné ? Dans quel point de non-retour trouver la garantie qu'ils ne vont pas renaître, à mots couverts d'abord, à ciel ouvert ensuite ?

Je déplore que l'on puisse à ce point coopérer sans se comprendre et que le couple franco-allemand, par exemple, reste une affaire d'institutions opaques et de voyages officiels, alors que l'on apprend de moins en moins l'allemand dans les lycées, que nos romans, nos films, nos revues circulent plutôt moins de pays en pays qu'entre les deux guerres. Je me demande au demeurant si la recherche d'un dénominateur commun entre partenaires n'est pas la meilleure façon de stériliser l'inventivité européenne.

"Nous avons fait un supermarché ; nous nous sommes dotés d'une super monnaie ; nous serons donc un jour une super-puissance". On aligne ici en droite ligne deux ordres de phénomènes irréductibles l'un à l'autre : l'ordre matériel des intérêts et des produits, et l'ordre organique des mémoires et des projets qu'elles supportent.

Marc Bloch concluait ainsi son "pourquoi je suis républicain" : "l'indépendance nationale à l'égard de l'étranger et la liberté intérieure sont indissolublement liées, elles sont l'effet d'un seul et même mouvement".

Les Européens ont les moyens économiques de la puissance politique ; ils n'en ont ni la volonté, ni pour la plupart, la culture. L'Europe restera à vue humaine un protectorat, parce qu'il n'y a pas de songe européen, encore moins de foi, mais une somme pondérée d'égoïsmes. C'est l'imaginaire qui fait une stratégie et la machine Europe, quoi qu'en disent ses rhéteurs, s'est enfermée dans le réel du myope. Ce qui mobilise les capitaux ne mobilise pas les affects ni les rêves.

Il y a paradoxalement des affinités électives entre la culture républicaine et la tradition catholique, toutes deux fondées sur des croyances en des valeurs trans-individuelles. Or il est manifeste (malgré l'engagement initial des forces catholiques latines) que c'est la tradition protestante qui donne désormais son assise à la construction européenne, arrière fond commun aux mondes germanique, britannique et scandinave. Il n'y a pas d'équivalent exact en anglais pour "patrie". Plus gravement, service public se traduit dans le basic english de Bruxelles par monopole, patrimoine par héritage, laïcité par sécularisation. Ce sont trois faux amis parmi d'autres.

L'Europe n'est pas vécue par les Européens comme une entreprise mais comme un engrenage, fractionné, parcellaire, sans vue d'ensemble. Un enchaînement de petits compromis, de pis-aller, ou de trocs déçus, raboutés à la queue-leu-leu dans l'indifférence générale.

Prenez un billet de 100 dollars : d'un côté la tête de Franklin, de l'autre l'Independance Hall de Pensylvannie, estampe placée sous l'acte de foi fondamental, la clé de voûte de l'Union : In God we trust ("en Dieu, notre confiance"). Au contraire, sur ses billets, la monnaie européenne fait défiler des artefacts (grilles, portes, ponts, signifiant ouverture et communication), non des visages. C'est fait exprès : "pour s'assurer de l'absence de facteurs d'identification nationale des éléments", on a fabriqué des anti-monuments, des non-lieux de mémoire, des pictogrammes passe partout. Fragments d'organes sans corps. Signaux prestigieux mais anonymes.

Pourquoi ne pas se l'avouer ? Seule une Europe de salut public, face à une grave menace, acculée dans ses retranchements pourrait faire accepter un exécutif multinational.

Aujourd'hui, le point d'équilibre vers lequel tendent les pays d'Europe nous est montré par les Pays-Bas, un modèle fiable et raisonnable, un pays courageux et paisible, où il fait bon vivre et qui ne fait pas d'histoire.

L'Europe - c'est là un pari sans joie - aura dérépublicanisé la France bien avant que la France ne républicanise l'Europe. Gardons-nous de diaboliser l'Europe - il y aussi du bon dans le processus en cours - mais gardons-nous de trop en attendre. Le pacte européen, puisqu'il est démocratique, doit se penser dès maintenant comme révocable. En toute précaution. Si le lien supérieur par malheur venait à se briser (et les guerres de sécession sont les pires de toutes), à quel lien, peut-être inférieur en dignité mais non en consistance, faudrait-il faire retour ? Il y a tout lieu de croire que l'être humain ne peut pas sans souffrir se passer de "patrie".
 
 

Une nation, petite ou grande est une affaire de poètes et de soldats. L'Union européenne demeure à ce jour une affaire de juristes et de banquiers. S'il devait s'avérer que la machine Europe ne fasse pas l'affaire, l'européen frustré aura la tentation de se retourner vers sa province, son église, sa secte, sa langue, sa corporation, sa famille. Ce sera chacun dans son fief, pour soi et contre le voisin. Alors la nation pourrait resurgir comme un élargissement bienvenu, un souffle d'air frais… Une idée neuve, comme le bonheur.