Henri Prévot

Une réflexion sur les violences urbaines et l'éducation des jeunes 

Notes prises au cours d'une conférence donnée au relais St Hubert le 4 mai 2001 par

Jean Marie Petitclerc, prêtre et éducateur,

Sur ce thème de la violence urbaine, on peut lire nos propositions aux municipales de 2001 et notre dossier dans notre bulletin de mai 1997.

Jean- Marie Petitclerc est prêtre salésien. Après avoir étudié dans une grande école, il s'est consacré à l'éducation des jeunes. C'est aujourd'hui une des personnalités les plus écoutées sur ce sujet. Il a été éducateur spécialisé, responsable d'un club de prévention à Chanteloup les vignes ; aujourd'hui il dirige d'une part une association d'éducation à Argenteuil, Valdoco, et d'autre part l'IFMV, institut de formation aux métiers de la ville, qu'il a créé.

Il a été invité à s'exprimer à St Hubert par la communauté catholique, le 4 mai 2001.

Un appel à la cohérence des adultes

Les jeunes partagent leur vie entre trois lieux : l'école, la famille et la rue ; dans chacun de ces lieux, ils rencontrent des adultes qui leur sont des références pour se construire : les enseignants, les parents, les "grands frères" ; tout cela n'est pas nouveau. Ce qui est nouveau et qui met les jeunes en grande difficulté, c'est que les adultes "référents" de chacun des trois lieux disent du mal de ceux des deux autres. Cette incohérence empêche le jeune de se construire harmonieusement. J.M. Petitclerc cite une anecdote : la première fois qu'il est allé seul de chez lui à l'école, sa maman l'avait prévenu qu'il serait vu de telle ou telle personne qui saurait lui dire s'il s'était mal conduit : il a senti une forte cohérence entre la rue et ses parents. Rien de tel aujourd'hui où les parents discrédient les professeurs, où les grands frères disent aux jeunes qu'ils n'ont rien à attendre de l'école etc.
La violence des jeunes doit être entendue comme un appel à la cohérence.

L'association Valdoco travaille à la cohérence entre ces trois pôles de la vie des jeunes : réseau d'écoute des parents, médiation entre les parents et l'école, groupes de paroles entre parents (en se faisant part mutuellement de leurs interrogations et de leurs réponses, ils se renforcent face à leurs enfants qui, eux, savent parler entre eux).

Au sujet de la violence, il ne faut pas oublier que 80% des victimes de la violence des jeunes sont des jeunes. Les premières victimes de la violence sont les jeunes eux-mêmes.

La violence des jeunes n'est pas chose nouvelle (voir la guerre des boutons). Ce qui est nouveau est l'absence de limites, l'absence de repère ; ce qui va avec la décrédibilisation des adultes. La violence est naturelle ; le problème de la violence des jeunes est un problème d'adultes ; il appartient aux adultes d'apprendre aux jeunes à réguler leur violence.

Comment en est-on arrivé là ?

Entre 1960-1975, les HLM, les cités étaient un grand progrès : avoir de l'eau chaude au robinet ! La vie sociale était forte, animée par des militants. L'insécurité y était moins grande qu'en centre ville. Un tournant fut pris en 1975 avec l'apparition du chômage de masse, la crise du lien social, le repli identitaire des "communautés" sur elles-mêmes. A partir de 1990, développement de la violence urbaine, celle de jeunes de la "seconde génération du chômage", celle des enfants qui ont toujours ou presque toujours vu leur père au chômage.

Attention à ne pas parler systématiquement des "parents démissionnaires". On voit plutôt des parents dépassés - comme de merveilleux pères algériens, pour qui le travail était la valeur sacrée, qui sont venus en France pour y travailler, et qui sont réduits au chômage.

En même temps, on assiste à la démission du citoyen. Alors que dans les pays du Maghreb, la rue accompagne l'éducation donnée en famille ou prend son relais, ici l'espace public est vidé.
Les jeunes prennent des risques extrêmes : ont peut souvent l'interpréter ainsi : consciemment ou non, il consière que défier la mort est pour lui la seule façon d'attirer l'attention sur lui.

Une erreur du gouvernement actuel est de croire que l'embellie économique recréera du lien social. Rien de tel. Au contraire, elle permet à ceux qui en profitent de quitter les quartiers difficiles, aggravant le fossé.

Pour comprendre la situation, il faut écarter deux théories : la théorie naturaliste disant "c'est la nature des jeunes" et la théorie sociologiste disant "c'est la faute de la société". L'une et l'autre confondent explication et excuse, déresponsabilisent les jeunes : c'est le contraire de l'éducation.

La violence est un mode de relation qui fonctionne mal :

     1- Un mode d'expression : le jeunes savent raconter, savent parler de l'action, dire une volonté ; ils ne savent pas exprimer de sentiments. Les plus violents sont souvent les plus insécurisé, ceux qui souffrent le plus sans savoir l'exprimer.
     2- Un mode d'interpellation : la provocation : "vous êtes obligés de tenir compte de moi" - et il faut bien constater que ce mode d'expression est efficace
     3- Un mode d'action, pour obtenir quelque chose, que ce soit par le racket ou en convaincant un élu à répondre favorablement à une exigence.

En même temps, nos jeunes ne se rendent pas compte de la souffrance causée par leurs actes ; d'ailleurs à la télé, dans la publicité, les actes de violence sont très nombreux sans apparemment causer de douleur ni de souffrance. Et notre société légitime la violence (voir la tolérance à l'égard des manifestations d'agriculteurs par exemple).

Comment réagir ?

En multipliant les moyens d'expression, en écoutant : ateliers de théâtre, de musique, grands panneaux d'expression murale. En cas de drame (mort d'un jeune), avoir comme première réaction la compassion, et non pas un discours de légitimation.

Face à la provocation, il faut réagir sur un autre registre - face à la petite provocation, l'humour (différent de l'ironie) est un bon terrain.

Face à la violence comme mode d'action, il faut l'interdire ; rien ne doit pouvoir s'obtenir par la violence ; il faut retrouver la fermeté et réagir dès la première manifestation. Payer des loisirs aux violents, c'est encourager la violence. Dès quatre ans, accorder des bonbons à un gamin qui braille après lui avoir dit non, c'est l'encourager à recommencer et à demander toujours davantage - pourtant, dans les super marchés, combien de regards d'adultes reprochent aux parents de refuser un caprice à leur enfant ! Beaucoup se joue dès quatre ans. La barrière de 13 ans, âge de la majorité pénale, n'a aucune justification d'un point de vue pédagogique. La réaction habituelle de la justice "ce n'est pas grave si c'est la première fois" est déplorable.

Les jeunes ont besoin d'adultes qui écoutent et résistent.

Le philosophe René Girard fait un lien entre la gestion de la violence et le sacré : là où le sens du sacré s'estompe, la violence n'a pas de limites. Pourquoi en effet respecter la vie si elle n'est pas sacrée ? Qu'est-ce qui fonde le caractère sacré de la vie ? Le prêtre termine donc en rappelant aux chrétiens qu'ils ont un message à faire vivre.
 

En réponse à des questions des participants

- Que les parents se mobilisent ensemble ; il est important de restaurer le dialogue : passer du "ou toi ou moi" au "et toi et moi".

- Augmenter le nombre de policiers n'est pas la bonne réponse : 3000 policiers de plus, cela fait trois par quartier difficile, soit, en continu, un seul policier de plus ? Quel peut en être l'effet ? De même, la réponse ne sera pas trouvée dans la création de quelques établissements spécialisés de plus.

- Un très gros défaut de la politique actuelle est de ne réagir qu'en cas de récidive et d'ignorer tous les délits faits avant 13 ans. Considérer que "la première fais, ce n'est pas grave" est catastrophique : bien au contraire, c'est dès la première faute qu'il faut réagir.

- Au sujet de la prison des jeunes : un récent rapport a signalé qu'à Fleury Mérogis, dans le quartier des mineurs, la sécurité n'était pas respectée à un point tel que "les gardiens sont désemparés" ; et, à leur sortie de prison, 80% des jeunes récidivent dans les six mois.

- Au sujet de la relation entre parents et enseignants : la réaction de certains parents est inacceptable ; en fait, même inconsciemment, ils "règlent des comptes" avec une institution qui, en ce qui les concerne personnellement, a échoué ; d'où l'importance d'un dialogue et d'une médiation pour une clarification et une meilleure compréhension.

- L'enfant violent est souvent un enfant qui a été ou qui est victime.

- En cas de faute, faire une très grande différence entre la personne, que l'on ne juge pas, et l'acte ou le comportement, qu'il faut juger et condamner.

- Il est parfois nécessaire d'écarter un jeune ; alors, il faut lui montrer que c'est avec la perspective du retour : le contact avec le quartier ne doit pas être perdu.

- Nos institutions fonctionnent encore avec les lignes de conduite de l'après mai 68 : "il est interdit d'interdire", "comprendre donc ne pas condamner", porter tout l'effort sur la "prévention". Or la "sanction" est nécessaire - sanction en "plus" pour un acte méritoire, en "moins" pour un acte condamnable ; la sanction fait partie de la prévention. En France, nous étions les champions de la "prévention" (sans sanction) ; les pays voisins rigolent un peu en voyant où nous en sommes arrivés avec ces théories.

- A Argenteuil, dans l'association Valdoco, les parents discutent entre eux pour voir ce qui fait qu'ils sont respectés ou non ; ils se sont rendu compte que les adultes sont respectés s'ils respectent les jeunes.
 
 

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