Notes prises au cours d’une conférence donnée par Alain Finkielkaut

Invité du cercle Charles Péguy le 27 mars 2014, à Paris

 

Le cercle Charles Péguy a été créé pour contribuer à « réarmer intellectuellement » la droite politique.

Alain Finkielkraut a publié récemment « l’identité malheureuse ».

 

Question : au sujet du sentiment national n’y a-t-il pas eu un revirement de votre part ?

Alain Finkielkraut : Il n’ y a as eu de revirement de ma part. Je n’ai jamais été opposé à l’idée nationale ; plutôt indifférent. Aujourd’hui, je ne me réconcilie pas avec le nationalisme dont Barrès était porteur. Je l’ai cité dans mon livre mais je ne suis pas barrésien, qui était antidreyfusard. J’ai été élevé dans la méfiance du nationalisme. Quand je m’engageais politiquement, c’était autour de valeurs que je croyais universelles. En 1968, nous croyions participer à une révolution mondiale ; nous croyions à une convergence entre ce que nous vivions et le printemps de Prague. Longtemps après, j’ai vu à quel point ces mouvements étaient différents. Dans notre entreprise, il n’y avait pas de place pour les noms des pays.

Dans ma jeunesse, l’identité juive me servait de religion : j’appartenais à un peuple survivant de la Shoah. D’où mon amour inconditionnel d’Israël.

Mais toute ma vie, j’ai suivi le conseil de Péguy : « ne pas faire pas de plan ; suivre les indications ».

J’ai vu une indication, en 1989 : la question du voile a mis en lumière la question de la laïcité. La polémique a été très vive. Les églises ont vu dans l’interdiction du voile à l’école le retour d’une laïcité de combat. L’archevêque de Paris, le grand rabbin de France, les églises protestantes se sont manifestés. Les associations antiracistes aussi, au nom de la liberté. Avec Régis Debray et quelques autres, nous n’étions pas nombreux à y être favorables. La loi a été votée en 2004, après étude par la Commission Stasi, lui-même d’abord opposé à l’interdiction du voile mais convaincu par le témoignage de jeunes filles et de directeurs d’établissement. Il s’agissait, dans mon esprit, de l’affaire de la laïcité, une question que je voyais comme universelle. Mais c’est à ce moment là que la France m’est apparue. En effet, la France a été montrée du doigt notamment en Amérique du Nord. On la disait liberticide. Or tous les pays européens se disent laïcs. Il y a donc une singularité française. Elle mérite d’être défendue face à l’offensive islamiste e face à la façon dont les autres pays gèrent l’apparition de nouvelles communautés.

La France est donc devenue pour moi un objet de sollicitude.

La « France d’après » - c'est-à-dire la France  après que l’idée de nation se sera affaiblie – qu’on nous encourage à faire naître risque de faire naître des crispations graves.

 

Question : Dieu est-il donc malheureux en France ?

Alain Finkielkraut : La définition la plus profonde de la laïcité est dans Pascal. Il a défini trois ordres e dit qu’on ne doit pas les confondre : l’ordre de la chair, celui de l’esprit et celui de la charité. L’ordre de la charité touche au surnaturel. La laïcité exprime et respecte l’existence d’un ordre de l’esprit.

L’école était et devrait rester un « sanctuaire ». Aujourd’hui on veut l’ « ouverture » de l’école : c’est confondre l’ordre de la chair et celui de l’esprit. L’instituteur n’est pas le représentant d’un pouvoir. Il est le représentant de la culture. La laïcité met la culture au-dessus de tout.    

Nous avons la chance de pouvoir parler d’une civilisation française, où la littérature occupe une place centrale. D’où le rôle crucial de l’école de « transmission » par la littérature. J’en ai bénéficié ; les jeunes aujourd’hui, trop souvent, n’ont pas cette chance.

La France subit deux crises : une crise de l’intégration et une crise de la transmission.

Certains refusent l’intégration : on en a des preuves : voir le rapport Aubin d 2004 et celui du Haut conseil à l’intégration ; ou encore les territoires perdus de la République. Face à cela, les autorités ne choisissent pas la voie de l’affirmation de soi mais la démission en rase campagne. On nous parle de « société inclusive », il faudrait accepter l’autre « tel qu’il est » et voir dans son identité une « contribution ». On nous dit : « s’il y a un problème, il vient de nous, non de l’autre ». On veut nous faire admettre que la langue française n’est pas langue de la nation, c’est « la langue dominante », mot péjoratif chargé de lourdes connotations négatives.

La crise de la transmission vient relayer la crise de l’intégration. Trop de jeunes ne lisent plus de livres. Ils sont « connectés » en permanence. Or la lecture est une expérience de déconnection.

La démocratie met tous les discours sur le même plan. Le fait de discriminer est condamné. Il n’y a donc plus de place pour la transmission des valeurs, de la culture.

Tout cela suscite chez moi un « patriotisme de compassion », comme dit Simone Weill. Je pensais ce genre de patriotisme réservé aux petites nations, celles qui sont incertaines de leur avenir. Je ressens qu’il peut s’appliquer à la France, invitée à perdre le meilleur d’elle-même, son héritage.

 

Question : Que faire ?

Alain Finkielkraut : je n’ai pas de réponse à cette question. Je ne sais pas comment traduire en termes politiques cette inquiétude.

La France vit dans la hantise du retour des années 30 : Hitler n’est pas mort. Il est très difficile de faire entendre mon discours. Comme le Front national aborde ces sujets, eux qui traquent la bête immonde me disent qu’il faut que je me taise. Mon espoir est que tous les partis politiques prennent le sujet en charge.

En 2005, après les journées d’émeute, une journaliste du Monde a fait un reportage à La Courneuve. Elle a écouté une habitante qui lui dit : « je suis désespérée ; j’entends tous les matins déclamer des versets du Coran et l’appel à la prière. Je suis minoritaire chez moi. Mon fils s’est converti à l’Islam ». Cette journaliste fait un très bon article, qui contrevient à son propre système de pensée. Personne n’a repris ce témoignage sauf Dominique Vener, qui en fait l’ouverture d’un de ses livres – Dominique Vener est cet homme qui a appartenu à l’extrême droite puis a quitté la politique et s’est suicidé dans la cathédrale Notre-Dame de Paris pour dire son désespoir devant ce que devient la France.

L’exercice de la mémoire du fascisme crée une obsession qui nous conduira à la mort. Le communisme est mort mais l’antifascisme impose encore à des gens sincère un système de pensée si fort que tout ce qui n’y entre pas est objet de déni, créant un aveuglement, un refus de voir, sincère et mensonger.

Sarkozy a fait tout et son contraire. La création d’un ministère de l’Identité nationale et de l’immigration fut une grave erreur ; ce n’est pas l’immigration qui pose un problème à l’identité nationale ; c’est beaucoup plus profond que cela. En même temps qu’il crée ce ministère, il demande à Simone Veil de présider une commission chargée de réfléchir à faire entrer la « diversité » dans la constitution. Fort heureusement, la commission a refusé. On n’allait tout de même pas dissoudre la civilisation française en inscrivant la diversité aux frontons de la France !

 

Une question sur la filiation homosexuelle et sur la théorie du genre

Alain Finkielkraut : J’étais convaincu par les arguments de la Manifestation pour tous à ses débuts : je suis d’accord avec elle pour dire que le problème n’est pas le couple homosexuel mais la filiation. Mais je crois que l’on y va tout droit. Les pratiques se généralisent dans le monde. Les techniques de procréations ne cessent de s’améliorer.

Je suis intervenu au sujet d’une éducation inspirée de la théorie du genre. Tout d’abord, un repère nous est donné par Jules Ferry : « l’instituteur ne doit rien dire qui puisse choquer un p^ère de famille ». Il faut introduire les enfants dans le monde. Mais on voudrait que les enfants soient eux-mêmes des critiques de ce monde avant de les avoir intégrés au monde.

On veut voir dans les sexes la cause de stéréotypes et l’on veut supprimer les stéréotypes. Mais c’est tout le passé qui forme des stéréotypes. Faudrait-il donc apprendre aux enfants à se moquer de tout le passé ? Se débarrasser des stéréotypes, c’est supprimer les différences, donc supprimer toute altérité. Certains y voient une apothéose. J’y vois une menace.