Foi et raison
Dialogue des cultures

Le dialogue des cultures sera la grande affaire des décennies à venir. Or pour dialoguer il faut que chaque interlocuteur sache qui il est, quels sont les fondements de son identité. C'est seulement dans ces conditions que le dialogue peut être riche et serein.

Le pape, dans une discours d'une très grande profondeur et d'une grande finesse, nous dit que la religion catholique est le fruit de l'alliance de l'enseignement du Christ et de la sagesse grecque (voir ci-dessous la conclusion de son discours) . Il demande que l'usage de la raison ne se limite pas à l'étude de ce qui est mesurable ou à ce qui peut être logiquement réfuté. Il dit que la raison peut et doit aborder des domaines qui ne sont pas ceux de la science : les questions fondamentales : pourquoi existons-nous, quelle est notre but ? L'homme court un grand danger, dit-il, si la raison n'aborde pas ces questions car la raison sera infirme et les réponses données à ces questions risqueront d'être mauvaises. La raison permet de se rapprocher de Dieu. Dieu  est transcendant, mais, dit le pape, cette transcendance ne permet pas de penser que Dieu peut vouloir ce qui est radicalement contraire, opposé, à la raison. Car Dieu a fait l'homme à son image. En cela, le pape dit qu'il est d'un avis contraire à celui de certains penseurs chrétiens (il cite Duns Scot) et à certains penseurs musulmans (personnellement, cette vision de Dieu, me paraît également contraire à la doctrine de la prédestination, qui est celle de certains protestants ; le pape critique également les scientistes et les agnostiques, ce qui n'est pas étonnant).

Le pape a donc tenu un discours sur les relations entre foi et raison et il dit que cette réflexion est nécessaire au dialogue entre les cultures. Il a dit qu'il regrettait vivement que des musulmans se soient sentis blessés par ses propos car c'est à tort que l'on a voulu y voir une attaque contre l'Islam. En retour, cette réaction aux propos du pape pose de vraies questions : le pape n'aurait-il pas le droit de dire ce qu'il pense dès lors qu'il s'y trouve une critique de l'Islam ? Heureusement, de nombreux penseurs musulmans le remercient d'avoir tenu ses propos, non seulement pour exprimer clairement la pensée catholique (ce qui, encore une fois, est nécessaire à la discussion), mais pour inviter les musulmans à penser, eux aussi, cette relation entre raison et foi. D'ailleurs, l'Islam sait penser cette relation comme l'ont montré quelques grands philosophes musulmans ; on pense à Averroès, un Espagnol, mais il faut bien dire que celui-ci a été plutôt ignoré par l'Islam ; il y a eu aussi Avicène et bien d'autres.

Le dialogue des cultures a besoin de recourir au discours, c'est à dire à la raison - sinon il risque de se muer en rapport de force. Justement, une réflexion commune sur la relation entre foi et raison sera un bon terrain pour un dialogue.


Voici la conclusion du discours du pape à Ratisbonne

"J’en viens à ma conclusion. L’essai d’autocritique de la raison esquissé ici à gros traits n’implique pas du tout la conception selon laquelle il faudrait revenir en deçà de l’‘Aufklärung’ et congédier les vues de la modernité. La grandeur du développement moderne de l’esprit est reconnue sans restriction : nous sommes tous reconnaissants pour les grandes possibilités qu’elle a ouvertes à l’homme et pour les progrès de l’humanité qui nous sont offerts. L’éthique de la scientificité est en outre volonté d’obéissance envers la vérité et, par suite, expression d’une attitude fondamentale qui appartient aux choix fondamentaux du christianisme.

Il s’agit non d’un retrait, ni d’une critique négative, mais d’un élargissement de notre concept et de notre usage de la raison. Car avec toute la joie que nous éprouvons à la vue des nouvelles possibilités de l’homme, nous voyons aussi les dangers qui croissent avec ces possibilités et nous devons nous demander comment en devenir maîtres. Nous le pouvons seulement si raison et foi s’unissent d’une manière nouvelle ; si nous surmontons l’auto-limitation de la raison à ce qui est falsifiable dans l’expérience, et si nous ouvrons de nouveau à la raison toute sa largeur. En ce sens, la théologie appartient à l’Université non seulement comme discipline relevant de l’histoire et des sciences humaines, mais comme spécifiquement théologie, comme question sur la raison de la foi et à son large dialogue avec les sciences.

Ainsi seulement nous devenons capables d’un authentique dialogue entre cultures et religions, dont nous avons impérativement besoin. Dans le monde occidental domine largement l’opinion que seule la raison positiviste et les formes de la philosophie qui en dépendent sont universelles. Mais précisément, cette exclusion du divin hors de l’universalité de la raison est perçue, par les cultures profondément religieuses du monde, comme un mépris de leurs convictions les plus intimes. Une raison qui est sourde au divin et repousse les religions dans le domaine des sous-cultures est inapte au dialogue des cultures.

En outre, comme j’ai essayé de le montrer, la raison scientifique, avec son élément platonicien, porte en elle-même une question qui tend au-delà d’elle et des possibilités de sa méthode. Elle doit tout simplement accepter comme un donné la structure rationnelle de la matière, tout comme la correspondance entre notre esprit et les structures rationnelles qui règnent dans la nature, un donné sur lequel est fondé sa méthode. Mais la question ‘pourquoi il en est ainsi’ demeure, et doit être transmise par les sciences de la nature à d’autres niveaux et à d’autres manières de penser – à la philosophie et à la théologie.

Pour la philosophie et d’une autre manière pour la théologie, l’écoute des grandes expériences et intuitions des traditions religieuses de l’humanité, en particulier de la foi chrétienne, est une source de connaissance, contre laquelle on ne se protègerait qu’en restreignant de façon inadmissible notre capacité d’écouter et de trouver des réponses. Il me vient ici à l’esprit un mot de Socrate à Phédon. Les discours précédents ayant évoqué beaucoup d’opinions philosophiques fausses, Socrate déclare : « On comprendrait aisément que quelqu’un, devant tant de faussetés, passât le restant de sa vie à haïr et à mépriser tous les discours sur l’être. » Mais de cette manière, il perdrait la vérité de l’être et s’attirerait un très grand dommage.

L’Occident est menacé depuis longtemps par le rejet des questions fondamentales de la raison et ne peut en cela que courir un grand danger. Le courage pour l’élargissement de la raison, non la dénégation de sa grandeur – tel est le programme qu’une théologie responsable de la foi biblique doit assumer dans le débat actuel. « Ne pas agir selon la raison (selon le Logos) s’oppose à la nature de Dieu », répliqua Manuel II, depuis sa vision chrétienne de l’image de Dieu, à son interlocuteur persan. C’est dans ce grand Logos, dans cette large raison que nous invitons nos partenaires au dialogue des cultures. La trouver toujours à nouveau, telle est la grande tâche de l’Université.»