La France : économie sécurité
 - Economie mondialisée, sécurité nationale, Union européenne -


Ce livre a été édité  par Hachette Pluriel en 1994 et a reçu le Prix des ministères. Pour l'essentiel il est d'actualité.
C'est une réflexion sur les relations entre l'économie et la sécurité du pays, donc entre l'Union européenne et l'Etat.  La conclusion "pour que l'Union européenne existe" peut donner des éléments utiles avant de répondre à la question posée par le référendum.


On trouve ici le texte de "La France, économie, sécurité"

Ci-dessous, le début de l'introduction
                   et les derniers paragraphes de la conclusion :
Un nouveau "modèle de croissance politique" pour l'Union européenne ?



Introduction

Un jeune malacostracé, un carcer vulgaris, un crabe pour tout dire, vivait paisiblement au fond de l'eau. A l'abri de sa robuste carapace et à l'aide de ses organes spécialisés, il gérait parfaitement ses relations avec le milieu extérieur. Et même il ignorait ce qu'est une secousse.

Mais un jour il fut pris d'une sourde inquiétude.

Un caillou était tombé sur lui. Certes ce n'était pas la première fois ; il les voyait venir, de ses yeux pédonculés, et rebondir sur sa carapace sans qu'il ne sente rien ; il en riait.

Or cette fois-ci - oh, ce n'était pas grave -, il avait senti quelque-chose.

Il court se mettre à l'abri, se cogne contre une pierre ; et là il se fait mal. Notre jeune crabe commence à avoir très peur : c'est tout son système de défense qui se démolissait. 

Il veut savoir exactement ce qu'il en est ; il se déplace lentement, repère précisément où cela le blesse et où cela tient encore ; il essaie de comprendre ; la mer serait-elle devenue acide et dissoudrait-elle le calcaire de sa carapace ? Il relance au maximum la sécrétion des hormones qui fixent le calcaire, mais rien n'y fait ; le mal progresse inexorablement. Il voit passer à proximité un drôle d'animal, une espèce de diptère ; il lance sa pince qui retombe lourdement : il s'aperçoit alors que même son système endosquelettique, où s'accrochent les muscles qui actionnent ses pattes et ses pinces, que son squelette lui aussi tombe en déliquescence.

Alors, il est pris de panique, il s'agite en tous sens, invective les dieux, Neptune et les tritons. Puis il tombe dans une profonde dépression.

Mais soudain, sursaut de l'instinct, il se bande, s'arqueboute ; il fait sauter cette carapace ramollie, s'en dégage et pour un moment se trouve nu, sans protection. Et il se gonfle, boit, mange autant d'eau qu'il le peut, double de volume et de poids ; et se dépêche, se dépêche de se construire un magnifique nouvelle armure, un bouclier à toute épreuve. En même temps, il reconstruit son squelette interne, où s'accrochent les muscles qui actionnent ses pattes et ses pinces.
 

Telle est l'histoire véridique d'un des plus spectaculaires phénomènes de la biologie, la mue d'un décapode.

Or le plus gros des décapodes, le macrocheira Kemfoeri mesure 45 cm de diamètre ; son envergure atteint 4 mètres ; ce magnifique oxhyrinque habite les mers du Japon.

Disons enfin que le crabe mou est un mets apprécié dans les restaurants de Floride, à quelques encablures de Washington.

Peut-on dire qu'il y a une autre façon, non pour un brachioure mais pour un anoure, de doubler de volume ? Celle qu'emprunta la grenouille de M. de la Fontaine.

Comparaison n'est pas raison ; mais notre pays traverse une phase de sourde inquiétude ; il sent que des moyens d'agir qui relevaient de sa "souveraineté", de son pouvoir, lui échappent, qu'il n'est plus en mesure de concevoir et de produire seul tous les systèmes d'armes, de maîtriser toutes les technologies dont son industrie et son armée auront besoin ; certes ces diptères qu'une société nationale voulait absorber (le fabricant d'avions canadien de Havilland) n'étaient sans doute pas nécessaires à sa prospérité, mais il est vexant, et fort inquiétant, de sentir que l'on n'a plus les moyens de choisir ses "proies", que l'on est surveillé dans ses moindres faits et gestes. Et que deviennent nos frontières ? Elles ne formaient pas une carapace, bien sûr, mais une membrane tout de même qui permettait de contrôler les échanges avec l'extérieur et quelque fois de les filtrer ; sur la moitié de leurs longueurs, elles disparaissent, ouvertes aux vents venus des pays limitrophes : ces pays, dont dépend notre sécurité sauront-ils filtrer les entrées et les sorties en tenant compte non seulement de leurs intérêts mais des nôtres ; sauront-ils aussi mettre suffisamment d'ordre chez eux pour ne pas exporter chez nous leur désordre? La France aura-t-elle la liberté d'intervenir à l'extérieur pour sa sécurité sans en référer...à qui ? Ou devra-t-elle attendre un improbable accord...de qui ?

Pendant que nous nous interrogeons, d'autres malacostracés, équipés d'impénétrables carapaces en matériaux composites et d'antennes et de pinces qui font le tour de l'univers, agissent sans vergogne et répandent le bruit de la "forteresse Europe" ! Quelle ironie ! Il a fallu donner des gages comme pour se disculper, mais au nom de quelle morale ?

Et d'autres, dans des négociations internationales sur le commerce ou sur les droits de trafic aérien, glissent une pointe habile dans les parties affaiblies de notre enveloppe.
 
 

Les Etats, gages de stabilité ....


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Derniers paragraphes de la conclusion

Un nouveau "modèle de croissance politique" pour l'Union européenne ?

L'Union européenne créée par le traité de Maastricht pourrait mettre à profit les nouvelles procédures dont elle s'est dotée. 

Car les négociateurs du traité ont le grand mérite d'avoir préparé un texte qui laisse aux hommes politiques une large palette de possibilités pour contruire l'Union européenne.

Ces objectifs, la défense des valeurs, la sécurité, et les moyens pour les atteindre, une coopération entre Etats, sont ceux de la PESC, Politique étrangère et de sécurité commune.

Sur les sujets importants, ceux qui touchent à la sécurité des Etats, à leurs intérêts à long terme, se noueront des coopérations entre les Etats intéressés ; ces coopérations seront ouvertes aux autres qui pourront y adhérer lorsqu'ils le souhaiteront, et qui, de toutes façons, dans l'immédiat, ne s'y opposeront pas. Chacune de ces coopérations sera comme un "foyer d'européanisation", destiné à s'élargir, à l'image des accords de Schengen, de la création d'un corps d'armée "européen" ou de la coopération sur la construction aéronautique ou spatiale. Ils porteront sur toutes sortes de matières, indistinctement, qu'elles aient ou non une composante économique : il s'agira peut-être de programmes de coopération approfondie avec les pays du Maghreb ou ceux d'Europe centrale ou d'autres pays, de projets industriels d'envergure, d'échanges scolaires systématiques de longue durée etc. Ces programmes pourront s'élargir, selon la décision des Etats, à tous les pays de l'Union, créant un tissu de relations diversifiées entre les Etats ; ils pourront se transformer, lorsque les Etats le décideront et sans y être pressés, en programmes communautaires, même si tous n'y adhèrent pas, à l'image de ce qui est prévu pour la monnaie (et seulement pour cela aujourd'hui) ; même si tous les pays n'y participent pas, ils seront vus de l'extérieur comme autant d'actions de l'"Europe", comme Airbus ou Ariane, contribuant ainsi à "renforcer l'identité de l'Union européenne sur la scène internationale".

Les initiatives se multiplieront car elles ne réuniront que ceux qui y sont intéressés et l'on n'aura plus de ces débats stériles et stérilisants sur les compétences des Etats et celles de la Commission ; la Commission au contraire se mettra au service des Etats, non pas pour les "animer" ni les "coordonner", ni les "inciter", mais pour assurer, s'ils le souhaitent, le secrétariat de toutes ces coopérations sans vouloir augmenter "son domaine de compétence" aux dépends des Etats. Ce serait un retournement singulier. 

Rien ne s'opposera alors à ce que cette Europe en construction s'élargisse à d'autres pays.
 
 

Dans la cour d'un des immeubles qui abritent les services du Premier ministre, on voit deux médaillons au sommet des murs qui se font vis à vis. Sur l'un, un cheval fougueux, tenu à la bride par un tout jeune enfant, à terre, qui le regarde avec détermination ; sur l'autre, le jeune enfant est monté à cheval, rênes tendues, le regard fixé sur son objectif. Le traité de Maastricht a seulement placé la Politique étrangère et de sécurité commune au côté du Marché commun, ce cheval fougueux qui ne sait pas encore où il doit aller.

Le vrai débat sur le traité de l'Union européenne n'est pas celui qui a été tranché par le référendum, qui a beaucoup plus porté sur l'Europe d'avant Maastricht que sur le traité. Le vrai débat sera abordé dans les mois à venir ; ce sera la recherche pratique de la cohérence entre les actions de l'Union pour atteindre ses nouveaux objectifs, ce sera l'équilibre interne à l'Union entre Communauté et coopération entre Etats, entre le développement économique et la politique, la vraie, notre place dans le monde, nos relations avec les autres grandes puissances, avec les pays en voie de développement etc. Le marché intérieur étant aujourd'hui suffisamment réalisé, peut-êre verra-t-on l'Europe progresser à la façon dont l'avait imaginé le Plan Fouchet - hypothèse émise par M. Delors lui-même (Le Figaro du 18 juin 1992 - la date est-elle fortuite ? ).
 
 

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Certes une politique ne peut pas être guidée seulement par le besoin de sécurité : "celui qui ne pense qu'à sa sécurité est déjà mort" disait Goethe ; mais une réflexion sur la sécurité du pays permet d'alerter, de montrer des points de faiblesse - la confiance excessive dans le libéralisme, et le "dépérissement des Etats" maintes fois annoncé et fréquemment souhaité, en sont quelques-uns - et de proposer des orientations, en mettant le doigt sur les risques. 

Que l'on cherche sans se lasser à rapprocher les visions stratégiques des Etats de l'Union, sans se dissimuler les divergences.

Que l'on dessine les domaines sur lesquels sont vraiment solidaires tous les Etats de l'Union européenne, ou à défaut quelques-uns d'entre eux seulement, que l'on veille à ce que la recherche de l'efficacité technique ou économique, guidée par l'objectif légitime mais limité du bien-être, n'en vienne pas à affaiblir les moyens de la sécurité du pays, et que l'on bâtisse, de façon souple et pragmatique, des coopérations adéquates qui permettront aux Etats et aux entreprises en qui ils peuvent avoir confiance de réunir les conditions économiques, technologiques et industrielles de la sécurité des pays de l'Union européenne.


L'adresse du livre "La France, économie, sécurité"